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La bibliothèque

sans honte ni orgueil

La bibliothèque

Entre deux saisons, alors que le froid commence à se faufiler et exiger nos manteaux, alors que je suis à tenter d’imaginer les prochaines années, les prochains voyages, le lieu où je me poserai un peu, l’immense fatigue dans laquelle je me trouve altère mon discernement.
Pas un jour ou surtout une nuit sans que la mort ne vienne roder et que l’insomnie n’agite les draps.
Je n’écris pas régulièrement ou je jette beaucoup. Jeter, me débarrasser, éliminer, est devenu l’activité essentielle de ma vie.
Je ne veux plus accumuler.

Dans la dernière maison, il faudra peu de choses et dans l’idéal, même si je continue de semer des traces, de vains petits cailloux, il faudra que je nettoie, que je choisisse de ne laisser que le meilleur, que j’efface.

Des esprits bien intentionnés ont osé dire que malgré ma volonté, on ne pourrait pas me laisser incinérer sans cérémonie d’adieu.
Eh bien, ce serait la pire insulte que l’on pourrait me faire. Je veux que ma fin soit un geste technique, aussi discret que possible, incinération avec interdiction de tout rassemblement, commémoration ou paroles idiotes. Pas de faire-part, pas d’inscription, pas de marque autre que l’obligatoire mention au bas du registre d’État civil. Même pas un coup au bistrot. Je veux partir sans bruit aucun, par inadvertance… et dans le juste avant il n’y aura eu aucune espèce d’acharnement ou de simagrée médicale.

Mais ce n’est pas cela que je voulais écrire…

Dans les années qui viennent, je vais devoir m’alléger, me séparer du peu de biens que je possède encore. L’héritage, je le conçois de mon vivant vers qui je veux. Donc, il n’y aura rien à ma mort …

M’alléger des biens matériels ne me fait absolument pas souci. Tant que je peux écrire. Il reste cependant deux choses dont je vais avoir du mal à me séparer :

Le piano qui est vieux, malade, aussi fatigué que je peux l’être mais dont je ressentirais le départ comme un abandon, une trahison. Il m’a été d’une fidélité exemplaire.

Et la bibliothèque.

Je m’en veux encore d’avoir laissé partir la majorité de mes livres d’enfance. J’avais accumulé une sacré quantité, des livres qui m’ont fait d’aventures et d’exploits, de lumières, de lyrisme et de grands sentiments…


Ils sont là les livres, certains viennent de mes grands parents, d’autres de ma mère, puis tous ceux que j’ai réunis au fil des ans et des auteurs aimés. Le vieux Littré qui doit dater des années 1880, il est présent depuis mon enfance, ses quatre tomes lourds tiennent la bibliothèque autant qu’ils me retiennent et j’y vais parfois encore respirer littéralement les mots, les vieux mots de la langue française. La bibliothèque, ce n’est pas une accumulation, c’est un chemin, de vagues racines et des explorations, des liens intimes qui dépassent l’histoire de ma vie mais l’ont façonné. Livres disparates, romans inégaux, certains lus et relus, d’autres à peine effleurés, ils sont ma culture générale, je leur dois la réussite aux examens et concours, mais ça n’est rien, je leur dois ce que j’ai compris du monde. Alors la bibliothèque c’est mon monde.

Je lis que tel écrivain ou auteur a donné de son vivant sa bibliothèque, là des ouvrages de poètes, ailleurs telle collection rare… Donné sa bibliothèque, comme s’il n’en avait plus l’usage, comme s’il admettait la fin… ou simplement osait résolu couper le cordon avec tous ces livres encombrants. Maintenant je peux aller devant, voguer seul, je suis tous ces livres, je n’ai nul besoin de les relire, ils sont en moi et leur encre coule en mes veines.

Mais quel courage ! quelle abnégation ! quelle admirable capacité à se dépasser.

Et je ne sais pas encore oser l’idée de me séparer du piano et des livres.

Car eux, au contraire de tous les humains qui sont partis, je peux les retenir un peu…

Sauf qu’eux, ne me retiendront pas.

Et cet aveu est un vertige où le courage est malmené.

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