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Tu as bien écrit aujourd’hui ?

l'écriveur

Tu as bien écrit aujourd’hui ?

Je n’écris pas pour passer le temps, ni pour me rendre intéressant… parodiant à la fois Aragon et Hubert-Félix Thiéfaine…

La question que l’on pose à celui qui écrit, qui en fait son activité première est toujours difficile à répondre.

Comme le pianiste fait ses gammes, le coureur s’entraîne, j’écris.
Peut-être aussi comme le paysan trace son sillon.

C’est à la fois nécessaire, routinier d’une certaine manière, appelle entêtement et patience.

J’imagine assez que le coureur ne pense pas à sa course au seul moment où il est en piste. Le pianiste pense à sa partition autant qu’il la joue. Et certainement toute la journée…

Je n’écris pas seulement avec le clavier, un stylo. J’écris alors que je marche, j’écris quand je m’habille ou traverse la ville, à la terrasse du café, lors d’un repas, en faisant la vaisselle …

Je ne suis pas reclus dans l’écriture. Parfois je collectionne des images mentales, des impressions, des mots entendus, des visages… Ils se rangent malgré moi. Les uns s’estompent, les autres s’installent. Je prends rarement des notes au sens classique du terme. Des notations, oui .. Un pense-bête ici, un bout de schéma… Que fait le cerveau ? On dirait qu’il travaille en arrière plan, plus entêté que je ne le suis.

Parfois et le plus sûrement lorsqu’il est impossible de tenir un stylo, au volant, sous la douche… viendra la formule, l’idée claire, le vers, l’amorce d’une chanson… l’éclair inspiré.

Souvent, une fois revenu devant la page, le soufflé s’effondre. L’idée lumineuse devient douteuse, la formule maladroite ou ridicule, l’amorce se mord la queue… On reste le nez en l’air.

Je suis obligé d’écrire parce que sinon mon propre cerveau serait noyé sous tout ce fatras. C’est une façon de lâcher prise, de se défaire, de se désencombrer. J’écris comme on écluse, comme on vide non pas un trop plein mais parce qu’il faut libérer la rivière des mots. Tout n’est pas bon tout ne restera pas ou ne fera qu’engraisser le reste à la façon d’un compost…

Il est devenu très rare que je n’écrive pas. C’est aussi une addiction. Je peux ne pas lire un jour, ne pas écrire c’est plus douloureux…
Même lorsque j’étais pris par mon activité professionnelle, le passage par l’écrit restait capital. Et j’aimais que mes rapports ou mes lettres les plus administratives fussent les mieux écrits.

Je n’ai toujours pas fait le deuil de l’abandon de la correspondance épistolaire. Les lettres d’amitié ou d’amour, rien de plus beau. on sait qu’on sera lu à moins de quelque forfaiture… C’est une des causes perdues que j’aimerais savoir défendre pour convaincre les uns et les autres de reprendre l’art et le temps de s’écrire à la main, par la voie postale…

On dirait que les amoureux ne s’écrivent plus que des messages numériques impatients ou affichent leurs états d’âmes et leurs urgences sur les réseaux sociaux.

C’est beaucoup plus tard que je saurai si j’ai bien écrit. En me relisant. Et je m’étonne toujours de retrouver de vieux écrits dont je n’ai pas gardé de souvenir précis et alors sans m’extasier, de les apprécier en tant que lecteur.
Car je ne suis qu’un écriveur, rien d’indigne, mais mon entreprise reste modeste, artisanale, empirique et née en toute autodidaxie. Je reste une sorte de citoyen du monde de l’écriture, exerçant en amateur sa bonne liberté d’écrire, histoire de s’accompagner, de se dire, de tenter de mieux déchiffrer ce monde bizarre.

Et puis écrire, c’est comme jardiner. Tu as beau tenter d’enlever les mauvais herbes, elles reviennent toujours, tu as beau veiller sur tes semis toutes les graines ne germent pas… quand les oiseaux ne les mangent pas.

Écrire, cela peut s’envisager à deux voix ou à quatre mains et alors la parole et l’interprétation, la boucle lecteur-auteur s’interposent et se mêlent dans l’acte… mais cela reste une des dernières choses qui s’invente et se cherche plutôt seul… non pas sans influence… celle du climat, de la température de la pièce, des lectures, des bruits estompés qui viennent du dehors, de la fluidité de mon clavier où de la musique qui m’accompagne … mais aussi des petites douleurs et des milliards de ressentis parasites… ces petits traits griffonnés sur la page dont le lecteur ne saura rien.

Et puis quand c’est écrit, c’est écrit ! C’est donné, autant qu’abandonné et réinventé à la grâce du lecteur. Énigmatique, solitaire et multiple, lecteur dont je ne sais rien et qui m’étonne toujours quand tu fais quelque écho et que tu as su te montrer justement curieux, non de ma propre vie qui te regarde peu, mais de ce qui s’écrivait et se disait où peut-être tu auras pu te reconnaître, c’est déjà bien … mais, alors c’est grand miracle ! où tu auras pu trouver une porte imprévue au fond de ton jardin, un espace inconnu, une lumière, une idée, une sensation neuve.

Et c’est là l’orgueil de celui qui écrit : toucher en son lecteur une note, une essence, un accord, un parfum, un état d’âme, une idée, une surprise intime.

Et si à son tour le lecteur écrit. C’est le luxe.

Alors oui, j’aurai bien écrit… Comme j’aurai bien aimé.

 

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