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Le 12 septembre

l'écriveur

Le 12 septembre

Ce jour là, le lendemain, c’était un mercredi. Nous étions sous le choc, les yeux rivés à nos écrans de télévision, hypnotisés par l’affreuse scène qui passait en boucle.

Le plan Vigipirate était en place, le Président de la République s’était exprimé et le gouvernement Jospin se mettait en action, en période de cohabitation le pays montrait son unité.

Ce n’est pas tant le 12 que le lendemain qui fut difficile.

C’était le dernier groupe d’élèves dont j’avais la charge comme enseignant.

S’il y eut une ou deux voix pour se réjouir, les élèves comprirent tous assez vite que le moment était grave et que le maître allait réagir.

Avec les enfants, lorsque nous sommes entrés dans la salle pourtant fermée à clé, une main était venue écrire en gros caractères sur le tableau, un gigantesque “Vive Ben Laden !”

Il fallait garder son calme et improviser une leçon d’éducation civique.

C’était des cours moyen deuxième année, rue de Tanger à Paris.
La seule école que je connaisse qui jouxte mur à mur une mosquée.
Le vendredi, la file d’attente était si longue qu’il était impossible de traverser. Les frères musulmans n’étaient pas loin. Des conflits perdurent autour de cette mosquée.
Rue de Tanger, il y avait un gros groupe scolaire avec deux écoles, dont l’une, celle où j’enseignais, proposait cinq heures par semaine d’enseignement de l’arabe assuré dans le cadre de ce que l’on appelait l’ELCO (enseignement langue et culture d’origine). Ces heures, au lieu d’être proposées comme habituellement après la classe, étaient dispensées de façon intégrée aux horaires habituels par des professeurs venus de Tunisie, d’Algérie et du Maroc. Cette ineptie, portée par un directeur qui venait de quitter l’école allait ensuite être heureusement mise en cause…

C’était une double bêtise : d’abord parce que de fait, l’enseignement de la langue française s’en trouvait affecté ce qui était idiot compte tenu des besoins énormes de ces élèves mais aussi parce que l’école n’accueillait pas que des enfants du Maghreb. Nombre d’entre eux venaient d’Afrique Noire et pour eux l’arabe n’était pas la langue vernaculaire. C’était la langue de la religion. Singulièrement, il y avait dans la classe ceux “qui parlaient bien l’arabe” et pauvres parmi les pauvres, ceux qui ne le parlaient que dans le cadre religieux. Ces mômes – et l’école doit toujours être en éducation prioritaire – vivaient dans une pauvreté crasse, certains dans des squats. La violence n’était pas loin. Le matin nous pouvions trouver des seringues à la grille de l’école. La drogue se vendait à la vue de tout le monde quasiment jusqu’à la place Stalingrad.

De façon paradoxale, je ne me suis jamais senti en insécurité dans le quartier et je sais que “les grands frères” interdisaient que l’on touche aux instits de l’école. Nous étions respectés.
Je raconterai un jour, ces deux années passées dans cette étrange école, mais il faut comprendre le contexte.

Alors , ce matin du 13 septembre, plutôt que de chercher qui avait écrit cette ignominie, il a été nécessaire de parler en se situant du côté de la République et des victimes. Les filles avaient permis de faire avancer la prise de conscience. Elles savaient qu’elles pouvaient parler librement dans la classe. Dans le quartier, il y avait des tours assez hautes. Les enfants avaient peur qu’un jour, si un attentat concerne Paris, une de ces tours ne se trouve concernée. Entre sentiment d’injustice et empathie pour les victimes, il n’était pas simple de faire cheminer ces gamins écorchés vifs.

Dans ce drame absolu, les enfants se trouvaient à l’école dans cette injonction paradoxale, entre république et religion, entre ce qu’ils devaient entendre de part et d’autre dans un contexte de souffrance quotidienne où souvent la religion assortie de tous les préjugés, finissait par être un refuge protecteur. Il y avait aussi une soupe offerte à la mosquée… et des tensions palpables entre groupes.

Alors il fallait que l’école soit aussi protectrice et ouvre l’espoir d’une émancipation, d’un avenir meilleur. Voie étroite. Mais je n’oublierai jamais comment ces mêmes élèves de la rue de Tanger s’étaient emparés des textes de Victor Hugo … “Gavroche, il est comme nous !” et combien la figure de l’écrivain les avait touchés.

Je voulais vous parler aussi du Canard enchaîné du 9 septembre, de l’édito de Thénard qui évoque la fin du “Débat” qui dit-il “signe l’imperium des réseaux sociaux à coups d’excommunication”. Et justement de l’écœurement en lisant de quelle façon des machos bien pensants s’en sont pris à la personne d’une journaliste, qui n’est peut-être pas l’intellectuelle du siècle mais ne mérite pas autant d’opprobre juste parce qu’elle vient du Liban et serait la compagne d’un homme qui se dit de gauche. Je ne suis pas forcément fan de Léa Salamé, mais quelle puante façon de ne la critiquer que sur sa personne, ses origines et mine de rien le fait d’être femme et vouloir écrire sur les femmes…

Comme nous sommes imbéciles à ne cesser de nous épuiser dans ces petites guerres crétines, alors qu’il y a bien d’autres urgences et qu’il faudrait incarner nos valeurs plutôt que de nous ingénier à faire démonter et disqualifier autrui…

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