Épisode 1

l’école de mes aïeux

Je ne sais pas grand-chose de la scolarité de mes aïeux.

Mes grands-parents étaient de la génération de l’entre-deux guerres. Je n’ai comme souvenir que celui d’être tombé par hasard, dans un grenier, sur un cahier de la grand-mère paternelle. Je ne crois pas qu’elle put pousser plus loin que le certificat d’études si elle l’obtint. J’ai le souvenir d’une belle écriture à l’encre violette. On racontait que vivant dans une maison forestière en Sologne, elle ne vit un escalier qu’à l’âge de huit ans. Plus tard, elle devint femme au foyer. Elle écrivait des lettres. Je ne sais pas si elle lisait beaucoup. Une de ses sœurs travailla comme secrétaire d’un huissier. Elle, était grande lectrice. Le mari de ma grand-mère qui avait quitté la Bretagne où sa famille devait être paysanne et pauvre, entra de son côté dans l’administration communale puis préfectorale. L’ascenseur social comme on dit aujourd’hui avait fonctionné même s’ils ne furent jamais très à l’aise.

Du côté maternel, en Franche-Comté, fille unique de parents un peu plus aisés, ma grand-mère avait pu préparer l’agrégation de sciences. Cela était exceptionnel pour une jeune femme à l’époque. Mais elle renonça à son projet de passer l’agrégation pour élever ses six enfants tandis que son mari, fils de marchands de vaisselle dans le Berry, parvint à faire des études longues. Il devint géologue puis professeur d’université devenant un grand scientifique connu et estimé, recevant plusieurs distinctions.

Pour eux, l’école, les études avaient permis de se faire une place.

Ils ne m’ont pourtant jamais conté leur école primaire. Peut-être ma grand-mère maternelle évoqua-t-elle l’une de ses maîtresses et l’ambiance de camaraderie… tout cela semblait loin.

De mes parents eux-mêmes, j’en sais à peine plus. Mon père je crois, passa au moins une partie de sa scolarité chez les religieux. Je sais juste qu’il se reprit à trois fois avant de réussir son bachot ce qui ne l’empêcha pas de réussir sa carrière comme professeur d’université. Mais c’est une personne que je ne connus que très peu.

Je crois bien que ma mère aima l’école. Elle écrivit très tôt. J’ai encore un petit roman qu’elle inventa pour son père à l’âge de sept ans. Fille aînée d’une fratrie de six, elle fut certainement une petite fille raisonnable et sérieuse à l’école. Elle me parla de ses amitiés surtout celles nées au lycée. Elle sembla y être heureuse. L’univers était essentiellement féminin. Les consignes et la vie étaient strictes. En hiver, il fallait que le temps soit très froid pour que les jeunes filles soient autorisées à porter un pantalon… sous leur jupe. Très douée en philosophie où elle obtint une très bonne note au baccalauréat, elle ne put poursuivre dans ce domaine qu’elle préférait et ce malgré le soutien de son professeur. Non, ses parents préférèrent qu’elle étudie l’anglais. Cela semblait un choix plus raisonnable. Et c’était une matière où elle réussissait bien.

Mes parents commencèrent par devenir professeurs. Dans le second degré…

Mais c’est vrai quand j’y pense, l’école, l’école primaire, ne faisait guère partie de leurs récits.

Petit garçon, je vécus dans l’évocation de l’école publique et républicaine de Jules Ferry. On ne parlait pas de laïcité pourtant la question de la religion catholique et de son poids n’étaient jamais loin.

Ma mère fit du scoutisme, mon père connut l’école religieuse. Plus tard, jeune garçon, le fait d’être élevé loin de la religion m’attira la curiosité des copains qui ne comprenaient pas que je ne sois pas baptisé.

Mais l’école n’était pas l’objet de débats ou d’évocations particulière.

Elle restait comme tenue à distance. Un monde où les enfants se retrouvaient avec des maîtres qu’ils appréciaient plus ou moins.

Mes parents furent petis enfants pendant la guerre et firent ensuite leur école élémentaire dans un contexte où le pays devait se reconstruire.

Mais ce n’étaient pas encore les années soixante avec le développement des villes, la massification de l’enseignement qui allait venir.

Avoir son baccalauréat, mener des études longues, restait chose rare.

Ce qui était manifeste, c’est que l’accès à l’école et aux longues études, avait permis aux livres d’être très présents.

Si le mobilier a changé au fil des ans, les livres sont restés dans une bibliothèque qui constituait à la maison un élément majeur et structurant. Ce que j’ai pu réussir plus tard à l’école ou dans ma vie, je le dois d’abord à la présence de ces livres et au droit absolu d’aller vers eux autant que je le voulais, quand je le voulais…

Ils étaient le signe d’une intense activité intellectuelle. Les philosophes commençaient à se faire connaître assez pour influencer les jeunes adultes et leurs débats. La décolonisation en cours, les mutations qui se dessinaient, les conflits entre blocs idéologiques, la modernisation technologique, l’évolution des mœurs qui commençait à se dessiner, tout cela vint nourrir en arrière plan les riches conversations entre grands que je pus entendre très jeune.

C’était aussi ce monde où la critique, la mise en cause des valeurs traditionnelles commençait à se faire jour. Le meilleur exemple en est pour moi l’œuvre gentiment irrévérencieuse de Boris Vian qui pouvait se heurter à la censure du vieux monde ronchonnant de « MonGénéral ».

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Catégorisé comme en classe

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)