Épisode 3

Comment j’ai appris à lire

Je vous ai conté la dernière fois les bribes de souvenirs de ma première école. Je devrais logiquement vous raconter maintenant la classe de grande section à Paris.

J’y suis entré à l’âge de quatre ans et demi. C’est le lot des enfants de décembre de se retrouver parmi les plus jeunes du groupe. À cet âge, l’écart peut-être conséquent avec les « grands » nés en début d’année.

Je vous la raconterai la grande section, et Madame et G et son chignon qui la rendait plus belle encore à mes yeux de bambin que Grace Kelly ou ma propre mère quand elle osait en porter.

Mais si je veux respecter la chronologie, je dois parler de la façon dont j’ai appris à lire.

Je ne l’ai pas fait à l’école et plus tard je ne suis pas allé au cours préparatoire.

Le fait d’avoir appris à ma façon, à la maison, m’a d’ailleurs un peu compliqué le moment où j’allais devoir enseigner à des élèves de CP parce que je n’avais pas connu cette classe comme enfant.

J’ai appris à lire de la plus agréable façon possible.

Bien sûr, il y avait dans ma famille beaucoup de livres et de liseurs. J’ai toujours vu ma mère avec un livre près d’elle. Qu’elle se trouve au salon, dans son lit, au jardin, je crois même dans sa baignoire… il y avait toujours des livres. Si nous allions en ville, elle allait à la librairie aussi simplement qu’à la boulangerie. On ne voyageait jamais sans livre. Toutes sortes de livres. Des romans, de la philosophie, des livres en anglais, des livres de cuisine, du théâtre, des polars… tout était bon pour cette lectrice compulsive. Les livres étaient des objets familiers, je pouvais les toucher, les regarder, les respirer.

Mais si je vivais dans un monde de lecteurs, car les autres membres de la famille lisaient beaucoup aussi, je vivais dans un monde de parleurs.

Petit, il paraît que l’on me surnommait le « moulin à paroles ». Surtout, j’avais le droit de questionner et je ne me souviens pas de m’être entendu jamais dire cette formule idiote «que je comprendrai quand je serai grand ». Ma mère répondait à mes questions.

Jamais on ne me parla comme on le fait souvent avec les bébés. Pas de langage « neuneu » ou simplifié. Une langue claire, construite avec le bon usage des temps, des personnes et des connecteurs. Pas de « il a bobo à son neuneuil »

On grandit d’abord grâce à la langue que l’on entend.

Et par les questions que l’on peut poser.

Derrière ce « droit à la question » et surtout « à la réponse » que j’obtins petit, il y avait aussi ce droit d’écouter les conversations des grands.

Et puis, tout gamin j’eus droit aux livres et aux histoires. J’eus droit également aux chansons puisées le plus souvent dans le patrimoine traditionnel. J’eus droit à entendre du jazz et du classique. Je suis convaincu que cela forme un tout.

Les chansons, les comptines mettent les mots et les sons dans notre oreille et nous permettent de les dire et les jouer. Les histoires du soir, c’était ce double bonheur de l’intimité avec ma mère et de pouvoir s’évader en entendant des récits qui nourrissaient les rêves.

Non seulement j’aimais découvrir de nouveaux contes, mais j’avais aussi comme tout enfant ce goût d’entendre et réentendre la lecture d’histoires que je préférais aux autres.

Il y avait notamment ce vieil album adapté de l’histoire de Blanche Neige. Cette histoire était pour moi tout à fait évocatrice. J’aimais surtout le moment où Blanche-Neige vivait dans la forêt et se retrouvait seule dans la maison des sept nains.

Combien de fois ai-je demandé la lecture de cette histoire ?

Dans les répétitions que l’on m’en faisait, je fus d’abord vigilant au respect de la stabilité du texte. Si un mot était employé pour un autre, c’était une forme de trahison du récit que je n’acceptais pas. Il paraît que je rouspétais scandalisé. J’étais donc vigilant à la précision de chaque mot lu.

Plus tard, bien plus tard, avec mes propres élèves à l’école maternelle, je jouerai à ces lectures où de temps en temps, pour attirer l’attention de mes petites auditeurs, je faisais « exprès » de me tromper… mais surtout j’ai toujours pris soin de préciser que je lisais avec précision ce qui était écrit, demandant souvent d’aller « vérifier » le texte.

À cette phase succéda une deuxième. Une sorte de modalité de vérification justement par la question où je demandais en montrant les mots puis les lettres « c’est quoi ça ? ».

Ma mère répondait toujours . Quelle patience !

Sûrement expliquait-elle aussi prenant appui sur ma motivation et mon entrain insatiable.

Apprendre à lire c’était pour moi comme découvrir un code secret. J’ai vite compris tout ce que je pourrai faire avec ça. C’était une conquête, une prise de liberté joyeuse.

Les livres nous parlaient donc de nous-mêmes, nous autorisaient à imaginer, rêver, nous envoler !

Je possède toujours c’est album très simple, pas si bien écrit, que j’ai dû lire en fin de grande section et qui racontait l’histoire d’un petit garçon. Il s’appelait « Patrice et son avion » de Ulf Löfgrenn. C’était l’histoire d’un petit garçon qui avait décidé de construire par lui-même un petit avion en récupérant du matériel autour de lui dont un moteur cassé d’aspirateur. Et bien sûr, il avait réussi à faire voler son avion et partir très loin sur l’île de Zanzibar pour récupérer son père. Je me souviens de la force onirique que ce petit livre  me procurait je me suis retrouvé ainsi à vouloir faire pareil et fabriquer à mon tour un petit avion avec des planches et des cartons. Peu importe si je ne me suis pas vraiment envolé, car l’intensité du rêve éveillé était une émotion jubilatoire vraiment extraordinaire.

S’évader !

Donc ma méthode pour apprendre ce fut : montrer, questionner, répéter, reconnaître… J’ai ainsi joué et rejoué.

La combinatoire était un jeu amusant.

N’en déplaise à certain ministre obtus, peut-être bien ai-je reconnu certains mots « globalement » puis par association déduction ai-je appris à reconnaître les lettres, les combinaisons de sons… J’ai appris par ce jeu de questions-réponses, comparaisons, observations, vérifications en de multiples aller-retours…

Je ne sais pas bien quand l’écrit est entré en scène. Il me semble assez tardivement…

Je suis donc entré en lecture par ma propre motivation, sans « méthode » officielle ni cadre… Il n’y avait pas de progression. Pas de graphème choisi avant un autre. Pas d’exercice.

Le cheminement a dû se faire surtout depuis mes trois ans et demi jusqu’à mes cinq ans… En grande section, la maîtresse comprit que je savais lire.

Était-ce un souci de la norme ?

Je ne sais pas comment cela est venu, mais je me suis retrouvé avec entre les mains « La Méthode Boscher ». On trouve encore ce manuel en vente dans les supermarchés. Dans les faits, je ne l’ai pas utilisé pour apprendre à lire, mais plutôt comme exercice d’évaluation permettant de valider que j’avais compris et savais lire.

Je crois me souvenir que je trouvais cela drôle, bête et facile mais surtout, je préférais les histoires proposées vers la fin.

Il y avait aussi des calculs. Peut-être ai-je commencé à écrire ce qui était proposé…

Pour être honnête, il m’a manqué à mes débuts de bien savoir former mes lettres même si je me suis rattrapé ensuite.

La méthode c’était comme une sorte de passeport pour la grande école. Mais je m’en fichais bien. Ce qui comptait, c’était que je pouvais lire et relire tout seul l’histoire de Blanche-Neige ou dans un autre genre l’histoire de la Petite poule rousse…

Il est de bon ton de s’écharper à propos des méthodes de lecture.

Si j’ai bien appris à lire c’est que toutes les bonnes conditions étaient réunies pour que ma motivation soit attisée. Il n’y a jamais eu aucune angoisse autour de cet apprentissage. Un accompagnement, une écoute de ma demande enfantine oui… le langage…

Je sais bien que toutes ces conditions ne sont pas réunies partout. Et pourtant, l’école maternelle pourrait certainement y contribuer plus encore…

Plus tard, enseignant en moyenne section, je me souviens de ces enfants qui entraient dans la lecture avec un appétit incroyable. Je me souviens du petit Serge qui montrait à sa mère tout ce qu’il avait appris et qui était entré dans la lecture. Sa mère ne le croyait pas. Pour elle, lire le français était très difficile.

Mais oui, je me souviens du plaisir indicible de pouvoir lire, d’avoir le droit de lire ce que je voulais sans aucune restriction ni censure. Lire c’était m’émanciper ! Mais combien de parents ont-ils vraiment envie que leur enfant s’émancipe d’eux-mêmes ?

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Catégorisé comme en classe

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)