Écrire encore ?

Je ne comprenais pas bien pourquoi je n’allais pas si bien ces jours derniers malgré le bonheur de retrouver une personne que j’aime beaucoup, de visiter des paysages extraordinaires ou de goûter les premières libertés de l’après confinement et l’entrée dans l’été…

En réalité c’est qu’écrire que manquait. Écrire vraiment, écrire quelque chose qui dépasse la prise de notes, la formule ou même le tweet…

Il y a pourtant des moments où l’on sèche, où l’apparente motivation est moindre, où l’on n’a pas forcément envie de se raconter ou de commenter.

Écrire ce n’est pas vivre, mais on écrit pour ne pas mourir

Des milliers de gens vivent sans écrire, ni lire d’ailleurs. Ils ne meurent pas pour autant et leur vie n’est pas forcément moins heureuse et encore moins digne.

Parfois, on peut écrire en restant à côté du monde et il n’est même pas dit que cela aide toujours à mieux le comprendre. Cela aide pourtant à le supporter.

C’est ce que chantait Anne Sylvestre :

Mais c’était aussi Anne Franck qui écrivait dans sa réclusion. Elle écrivait pour tenir. Car au fond, elle pressentait peut-être malgré l’espoir d’une fin heureuse, qu’un jour on viendrait la chercher.

Écrit-on pour être lu ?

Il y a le journal intime, habitude qui peut-être se perd. Le journal intime est une conversation étrange avec soi, parfois cruelle. Il ne dit pas toujours la vérité mais il exprime un ressenti. En général, ce qui fait sa force, c’est qu’il est écrit à la main, sans effets littéraires. Le choix de l’encre, la façon dont l’écriture peut fluctuer au gré des émotions ou peut-être même de la position pour écrire, parle presque autant que ce qui est écrit.

J’ai fait l’expérience douloureuse d’un journal intime, celui de ma mère, lu bien longtemps après sa mort et qui conférait un éclairage tout particulier à sa vie, révélant des secrets de famille, la douleur d’une jeune femme. Cette lecture fut assez brûlante pour que j’en ressente presque une honte car elle éclairait d’un jour nouveau et pas forcément agréable ma propre vie. Il faudrait que l’on puisse détruire ou cacher son journal intime avant de mourir. C’est ce que j’ai fait. Mais trop tard, je l’ai lu, je n’aurais peut-être pas dû …. mais je vivrai dorénavant avec ces révélations. Et je devrai rester dépositaire d’un secret. Un journal intime, sauf à être particulièrement centré sur soi même ne se relit pas, même pas par son propre auteur.

J’ai écrit beaucoup de lettres à la main. Aux amis comme à la personne aimée. Un jour, N me montra deux boites à chaussures pleines à craquer des lettres que j’avais pu lui écrire en quelques mois. Dans ce cas, on écrit bien pour l’autre.
Parmi les correspondances reçues, je garde le souvenir ému des lettres parfois de huit pages que pouvait m’écrire un ami. Il y copiait souvent les passages de romans qu’il avait aimés.

Un autre ami m’avait envoyé le roman de Christiane Rochefort “Archaos ou le jardin étincelant” (lisez-le si ce n’est pas fait). Il m’avait écrit au long des pages une longue lettre, jouant des marges, des blancs entre les chapitres, de tous ces espaces que l’on trouve libres dans un livre. Je reçus alors cet “écrit mêlé” qui en faisait alors un ouvrage unique… et ce roman là, je ne peux le prêter à personne…
Comme je regrette que cet art de la correspondance soit presque éteint. Comme j’aimais l’attente ensuite de la réponse !

Après, c’est très étrange, peut-être parce que je me suis toujours senti plus “écriveur”, qu'”écrivain”, je ne me suis jamais vraiment préoccupé d’être lu. Surtout quand j’écris de la fiction, je suis faible dans ce domaine. J’ai écrit des romans mais ils m’ennuyaient trop moi même pour que je puisse penser intéresser quelqu’un avec.

Écrire pour être entendu ?

Mais je crois que c’est lorsque je découvrais mes textes (pièces ou dramatiques), lus ou joués par d’autres que j’ai éprouvé le plus de plaisir. C’est la force du théâtre. Les mots deviennent vivants dans la bouche d’acteurs qui s’en emparent pour inventer un personnage. C’est le personnage auquel j’avais pensé mais qui prend chair. Interactions entre les mots, l’action, celui qui incarne le personnage et s’approprie les mots … et lorsque plusieurs personnages que vous avez inventés se rencontrent, la surprise jubilatoire est démultipliée.
Les mots écrits s’incarnent , prennent chair mais vont aussi passer dans l’oralité. Car alors, il y a le spectateur qui reçoit tout cela et s’il n’est pas seul partage ses émotions avec ses voisins. Le théâtre ce sont des mots, un plateau, des acteurs, l’haleine du public, l’odeur des tissus, le son du talon qui claque sur le plancher ou des strapontins qui grincent, une histoire vivante qui envahit tout puis s’échappe le rideau tombé.

Les mots en bouche de la poésie sont aussi un moment frappant même s’il est délicat de lire de la poésie. Tout le monde connaît la lecture d’Apollinaire où il massacre le pont Mirabeau. Sur Twitter, une jeune femme emphatique et pourtant adulée dézingue de beaux textes ou surtout les lapide à coup de poncifs montrant qu’elle ne comprend pas ce qu’elle lit. Quand on lit de la poésie, il ne faut pas jouer, il faut laisser les mots devant.

Le risque d’être mal compris.

Peut-être ne s’exprime-t-on pas toujours comme il le faudrait. Mais c’est vrai que parfois j’ai trouvé difficile d’être mal compris, cité de travers, voire récupéré.

Pour peu qu’il rende son écrit public, l’écrivain ne choisit pas ses lecteurs. J’ai parfois été plus troublé, ou j’ai trouvé “malaisant” comme on dit aujourd’hui, lorsque des gens trouvaient mes écrits à leur goût alors que je n’étais pas certain au vu de leurs commentaires qu’ils interprétaient bien mes propos. Le pire étant de se voir prêter un état d’âme ou d’esprit alors que non, ce n’était pas ça, c’était juste un jeu, un personnage, une façon de dire sur le moment. Je ne suis heureusement pas tout ce que j’écris ou il est bien superfétatoire de pouvoir prétendre me décrire en me lisant.

Il faut accepter de lâcher prise. Une fois écrit, le texte ne vous appartient plus. On ne visera pas forcément la cible visée. Le plus terrible étant de gagner l’enthousiasme de “cons” parce qu’alors on se sent con soi-même… Ou pour être plus modéré de voir un texte, une chanson, une poésie appréciée alors que d’une part on ne lui prête pas grande valeur (c’est un petit truc pondu rapidement, sans importance) … alors en fait que l’on a sué sur d’autres textes que l’on trouve vachement bien, que l’on aime assez pour croire que l’on pourrait en être fier. Mais c’est comme ça, mes “plus beaux textes” ( à mes yeux) ou en tout cas ceux qui comptent le plus pour moi, ne rencontrent guère l’adhésion.

Cesser de partager ?

Peut-être bien que cela me prendra un matin ? Je veux conserver cette liberté. A part le théâtre que j’écrivais pour les copains, je gardais mes écrits et mes chansons pour moi lorsque j’étais adolescent. Tout au plus avais-je rédigé un joli recueil de poésie pour mon amoureuse… recueil qu’elle voulut me rendre quelques jours plus tard, ce que je vécus très mal.

Le couteau de l’indifférence ?

Dans une chanson à la fois lucide et garantie pleine de dérision j’admettais volontiers que “mon point de vue les gens s’en foutent”. Et c’est d’autant plus vrai dans cette époque où il n’est pas simple de se faire entendre…

Conclusion provisoire

Peut-être que j’écris encore parce que je n’ai pas le courage d’arrêter. Peut-être que j’écris pour mettre en scène le drapeau de l’espoir. Et pourtant mes amis les plus proches, ma famille, mon amour, tout ceux qui me connaissent, ne s’intéressent guère à mes écrits et je les comprends, je ne saurais les en vouloir . Ils ont d’autres chats à fouetter !

Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas vous demander de ne plus me lire ! Ansi je reviendrai au théâtre ou je garderai dans mes boites ces confidences qui n’ont pas toutes à être partagées…

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