Consentement ou accord ?

Un vieux souvenir dans le métro…

C’était un matin comme tant d’autres dans le métro parisien. J’étais jeune, il y a donc longtemps, mais je me souviens parfaitement de la foule compacte, nous étions serrés, debout, des sacs me rentraient dans les côtes, il faisait chaud et cette promiscuité était déjà une torture en elle-même. Puis soudain, mon cerveau enregistra que parmi toutes ces pressions involontaires, une main baladeuse ostensiblement puis avec insistance venait palper ma braguette.

Je me souviens parfaitement et du sentiment d’affolement et du fait que coincé je ne pouvais moi même m’extirper ou repousser cette main et dans le même temps, je cherchais qui osait.

C’était un type “bien mis” dans son costard cravate, un quinqua au look d’homme d’affaires, genre homme marié, bien peigné avec ce visage un peu luisant. Je n’oublierai pas ses deux yeux engoncés, son regard vide qui ne croisa jamais le mien, presque hébété, la bouche à peine entrouverte. Exactement répugnant dans sa misérable attitude.

Ne pouvant me sauver, ne me sentant pas le courage de hurler, j’eus tout de même le courage de dire quelque chose comme : “Monsieur, voulez-vous bien retirer votre main et cesser de toucher mon sexe !?”

Je le dis assez fort pour que tout le monde entende. Il ne pipa mot et eut la chance pour lui que le métro entre en station, il se sauva pour se fondre dans l’anonymat du quai bondé.

Ce jour là, si j’ai été dégoûté, ce fut autant par son attitude que l‘absence totale de réaction des voyageurs qui me collaient. Indifférence absolue. On n’a rien vu, rien entendu. En réalité, je dérangeais. Ce n’était…pas si grave mais pourtant… Je m’en souviens encore.

Me too…

Il n’y a pas un jour sans que les médias ne relaient une nouvelle histoire petite ou grave dans le fil du mouvement “Me too”.
Avec la question de l’inceste ou des relations entre adultes et mineurs, s’est posée la question du consentement et de l’impossibilité de le concevoir selon certains seuils d’âge.

Lisant “Ci-gît l’amer” de Cynthia Fleury, livre important sous titré “Guérir du ressentiment” (NRF- Gallimard), je suis tombé sur ce passage où elle cite Reich pour qui il existe une corrélation entre le consentement et la servitude.

Les limites du consentement

Au fond, pour revenir à mon anecdote personnelle, si le type m’avait demandé ( et l’on voit bien l’improbable de la chose), “Consentez-vous à ce que je vous tripote un peu la braguette dans le métro car je trouve cela bien excitant ? “, si l’on imagine un seul instant que “je veuille bien” , il aurait continué d’exercer une forme de domination à mon égard.

Le piège du consentement c’est qu’il peut être vu comme un “droit à”, une sorte de passeport accordé pour faire intrusion dans le territoire intime. Dans le consentement, je risque vite de n’être plus qu’un objet.

La définition juridique du consentement est d’ailleurs intéressante dans le sens où il peut s’exprimer de manière explicite (par un écrit) ou tacite et dans ce cas la réglementation ouvre des voies d’interprétation : le consentement se déduit d’éléments apparents tels un geste (la frappe des mains ou la poignée de mains, les entailles (voir art.1333 du Code civil) faits sur un morceau de bois dans une foire rurale) ou d’une attitude à condition qu’elle ne soit pas équivoque, comme l’acceptation de la livraison d’une chose commandée sans la passation d’un écrit.

La recherche de l’accord

Si le consentement paraît a minima une étape indispensable, comme une tolérance, il me semble que nous devrions plutôt rechercher l’accord. Si l’accord est une permission, celle ci est d’emblée révisable et surtout l’accord entre deux personnes suppose qu’une entente claire puisse s’exprimer par une conformité de sentiments, par une harmonie… un équilibre. On s’accorde pour faire ensemble, cela devient un projet même s’il est limité dans le temps. Un accord ça se respecte, ça se régule, les termes en sont compris des deux parties… ou plus si affinités….

L’accord me semble-t-il suppose que même dans une relation qui ne serait vue que sous l’angle d’un échange sexuel gratuit et librement consenti, chacun considère toujours l’autre comme personne et ne s’oublie pas non plus…
Si l’on peut comprendre qu’une personne soit contrainte de se prostituer on voit bien que le client introduit une servitude par l’argent. Même avec son “courage” , le ou la prostitué doit aller jusqu’au bout non pas de son propre désir mais parce que le client “a payé”… et combien se forceront un peu “malgré tout” , “pour faire le job”. Seul le client est alors le “vrai roi”… Si j’évoque au passage la prostitution, ce n’est pas du tout pour agresser les prostituées… c’est aussi pour pointer le fait que nombre de relations y compris conjugales introduisent ce risque du “devoir conjugal” dès lors qu’il y a une forme de dépendance matérielle… fin de la parenthèse.

Outre le fait de permettre de penser à sa dignité propre comme à celle de l’autre, l’accord n’oublie jamais l’autre. Il suppose une régulation permanente et ne se limite pas “au droit d’entrer”(pardon pour l’image mais il s’agit bien de ça). On s’accorde même si c’est ponctuel sur le cadre de l’échange. Il y a ce qui est dans l’accord, ce qui ne l’est pas et sa formulation partagée et explicite sécurise autant que possible. On ne doit jamais placer l’autre devant le fait accompli ou le déborder de son insistance.

Bien sûr la spontanéité, la créativité, la joie de la rencontre peuvent parfois repousser les limites, mais on est plutôt alors de l’ordre d’une révélation partagée, d’un enthousiasme pondéré par le regard de l’autre, c’est le bonheur de la confiance… on avance ensemble.

L’accord est une ouverture qui donne la chance peut-être de poursuivre au delà de la relation “purement physique” (modalité qui n’existe pas, car ce serait un leurre de laisser croire comme dans une forme d’approche techniciste que toute la personne ne serait pas engagée dans la relation physique).
Il faudrait avoir le courage de demander aux jeunes confrontés aux vidéos pornographiques quels peuvent être les sentiments précis de chacune des personnes présentes. Peut-être aussi faudrait il oser par la littérature, la poésie, redonner aux sentiments, à leur expression la place formidable qu’ils méritent. Il faudrait peut-être que l’on parle moins de sexe au sens “performance physique” et plus d’amour et enrichissement personnel… Que l’on n’effraie pas les gens avec la beauté d’une relation consentie, la force d’une relation où chacun peut s’épanouir…

Je découvre à l’instant le site du Centre de victimologie pour mineurs. Dès la page d’accueil on peut y lire : Consentir à quelque chose, c’est être d’accord pour faire cette chose. Par exemple, lorsque je consens à ce qu’une photo de moi soit sur internet, cela veut dire que j’ai donné mon accord pour qu’elle le soit. Cela veut aussi dire que j’ai été informé, qu’on m’a expliqué les conséquences et qu’on m’a demandé si j’étais d’accord.

Sans vouloir polémiquer, on voit bien d’emblée le déséquilibre dans lequel le sujet est placé. Avoir une relation sexuelle, ce n’est pas se trouver dans la position d’accepter une proposition extérieure même en étant éclairé sur les principes théoriques a priori, c’est plutôt construire ensemble. Une relation équilibrée, c’est deux personnes qui veulent la même chose. Cela suppose aussi un certain rapport au temps dans le sens où l’urgence ne doit commander la relation. . L’exemple de l’image donné ici est très intéressant. “J’ai donné mon accord , on m’a expliqué les conséquences”… Pourtant, je dois pouvoir à tout moment revenir sur les termes de l’accord, y mettre fin et en l’occurrence exiger le retrait de l’image même si j’avais signé, parce que je suis en cause, parce que c’est moi. “Je lui avais expliqué les conséquences, il ou elle était d’accord“… certains se dédouanent ainsi à bon compte.

Nous avons beaucoup à faire pour dépasser les vieilles représentations issues de la société patriarcale et construite sur la domination des uns sur les autres.

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