Comment devient-on complotiste ?

1. Le ressentiment comme moteur

On peut comprendre que la période avec ses incertitudes peut angoisser certains… Les incertitudes ne sont pas nées avec la pandémie.
Cynthia Fleury nous a parlé du ressentiment.
Cette rancune tenace met un masque de laideur au visage de celui qui en souffre. Il peut y avoir une forme d’exaltation à exprimer son ressentiment. Une détermination renforcée lorsqu’on se découvre des alliés au moins provisoires… D’aucuns ont besoin de trouver des causes extérieures à leur propre souffrance, de désigner des coupables… On perçoit une noirceur, un côté sombre, un goût de vengeance, une colère amère… Tout cela a bien été décrit…

Les quelques « leaders » du mouvement qui s’agitent pour prendre la tête des manifestations (contre le passe sanitaire ou le vaccin…) appartiennent à cette sphère un peu étrange… Des seconds rôles en politique qui tentent de se refaire une santé, des « artistes » ou qui se pensent tels, en perte de vitesse… Des carrières contrariées. Autour d’eux comme des papillons attirés par la lumière, des anonymes nombreux : on les voit éructer sur Twitter protégés pensent-ils par leurs pseudonymes. Ils sont ces trolls suivis souvent par peu de personnes. Le scandale est leur miel et ils voient dans ce bruit l’occasion d’exister… Ils procèdent à coup d’allusions, de sous-entendus et s’ils dénoncent « le grand complot » , ils adoptent rapidement les codes des « sociétés » où l’on se reconnaît par un signe, un geste, une formulation… Cela permet de tisser des liens, de s’identifier…

Ils ont d’ailleurs l’art de s’emparer de concepts : la liberté, la résistance ou même la Shoah … quitte à les retourner en jouant d’ambiguïtés et prêts à se victimiser ou s’outrager si on vient à souligner un certain nombre de dérives…

Le triste spectacle qu’ils offrent, cette forme de pollution des esprits qui entrave souvent la sérénité nécessaire en temps de crise ne fait que nourrir les crispations et les approches binaires. D’une certaine manière, le camp gouvernemental qui a souvent mis du petit bois au feu des complotistes, se dresse fièrement sur ses ergots en soulignant la bêtise des arguties débitées par ses adversaires…. Cette bêtise croient-ils, masquera aisément l’impéritie et les mensonges qu’ils ont eux-mêmes portés et continuent de porter quand on voit la façon dont « le ministre des cerceaux » a une nouvelle fois non préparé sérieusement la rentrée scolaire….

Tout ça on le sait, mais ne répond pas à la question : pourquoi devient-on complotiste ? Ou comment se laisse-t-on embarquer par une idéologie aux arguments aussi grossiers ?

En réalité, on pourrait de la même façon s’interroger : pourquoi certains entrent-ils dans une secte, d’autres militent aux extrêmes… ?
Pourquoi avec des destins et des éducations proches d’autres ne réagissent-ils pas du tout de la même façon ?
Il existe d’ailleurs un très vaste groupe multiple et nuancé qui ne s’inscrit dans aucun de ces camps, qui reste attaché au civisme tout en conservant son esprit critique, qui ne croit pas non plus que c’est en nous insultant que nous avancerons…

Il faut chaque jour résister au risque de se laisser embrigader malgré soi…

2. Ne pas avoir de ressentiment contre ceux qui ont du ressentiment.

J’ai tenté de discuter sur Twitter avec Francis Lalanne. Posément, en argumentant mais il n’a pas tardé à m’insulter et me bloquer. Il s’est tout de suite positionné sur le plan personnel.

Il y a des années, alors qu’il était strictement inconnu et chevènementiste, j’ai eu une longue conversation avec Florian Philippot. J’avais été frappé par son incapacité à écouter d’autres arguments que les siens, sa vision fermée et déjà aigrie… à l’époque il vouait une grande admiration au « Che ».

Il est impossible quasiment de penser pouvoir transformer ou faire évoluer la position de personnes dont le squelette de pensée est une armure close et non une architecture prête à agrandir la maison par ses fondations solides et souples. On ne peut que tenter de s’affirmer sans s’opposer. Cela impose de conserver pour soi comme pour l’autre la dignité, ne pas céder à la provocation. C’est un exercice difficile dans une société sous tension. Cela suppose aussi, sans minimiser de ne pas sur-réagir… Dans les réseaux sociaux, je ne relaie jamais les propos d’un complotistes pour m’en scandaliser… Parfois je tente juste une réponse argumentée si possible.

Il reste toutefois une limite à la tolérance, c’est celle de la Loi. Un stationnement toléré devant une porte cochère ne peut devenir une habitude. L’interdit doit être rappelé.

Tout cela ne me dit pas pourquoi des personnes peuvent venir s’enferrer dans cette posture.

3. Faire reculer la peur

On peut toujours se faire mordre par un chien qui aboie. Notamment s’il a reçu des coups. Mais lui parler avec sincérité, sans l’agresser pour l’apaiser, lui démontrer qu’il n’a pas de raison d’avoir peur peut constituer une approche.
Qu’on me comprenne bien, j’adore les chiens ! Mais je sais que même mon chien bien dressé, vivant en sécurité peut se sentir stressé et ce n’est pas en hurlant dessus que je le rassurerai…

Mais cela ne nous dit pas ce moment de bascule, très individuel, qui fait que certains ont dérivé…

4. Créer du lien, se montrer solidaires…

Il me semble que l’un des marqueurs communs de celles et ceux qui sont touchés par ces dérives « complotistes », c’est une forme de solitude, d’isolement social, de réclusion. C’est que la société individualiste a pris le dessus. Le « gilet jaune » bloqué dans sa maison individuelle dans un lotissement où toutes les maisons se ressemblent, regarde son voisin par dessus la haie. On cultive peu de légumes et l’on jettera le surplus plutôt que de le partager.

Je me souviendrais toujours de ces paysans aveyronnais, nous offrant un cageot de légumes, à peine étions nous arrivés. Ces cadeaux étaient une belle façon de commencer à échanger, faire connaissance et construire une première confiance.

C’est notre faute collective de ne pas toujours savoir dépasser le seuil de la maison ou le couloir de l’immeuble. Les médias modernes (télévision, Internet) ont développé des canaux de communication vers le lointain, vers l’extérieur… négligeant la proximité.

C’est une des raisons qui font que l’école à distance ou le télétravail ne doivent pas devenir la règle. D’ailleurs à la campagne, on a crée des espaces où les personnes viennent se retrouver pour travailler ensemble.

Des gilets jaunes aux manifestations d’aujourd’hui… le moteur est surtout de se retrouver, pas forcément autour de quelque chose de très constructif, mais il y a cette démarche de « sortir de chez soi »…

5. Renouer avec des espaces de rencontre

On ne va pas au théâtre simplement pour voir un spectacle. Pas plus qu’au cinéma… Le concert ou le récital d’un chanteur gagnent en force grâce aux vibrations du public. Une communion joyeuse peut transporter la foule qui danse au pied de la scène.

C’est vrai que les images d’un match de football d’hier soir, nous ont rappelé que se rencontrer suppose de ne pas se mettre en opposition, même s’il y a compétition… Au demeurant, la présence de « supporters » relayant des théories d’extrême droite ou le pire des racismes, nous montre qu’il existe des passerelles sinistres…

Un bon élu devrait favoriser la rencontre : des lieux d’expression, des lieux de partage…

Il est très étonnant que personne ne soit chargé par le gouvernement d’aller dialoguer avec les manifestants. Mais le dialogue ne suffit pas : la réinvention de la démocratie, suppose le partage y compris des prises de décision. En période de crise, il aurait été pertinent d’associer les différents partis représentés au parlement aux prises de décision, en partageant l’information…

6. Le complotiste ne se voit pas complotiste

Renvoyer à une personne qu’elle est complotiste ne ferait au mieux que la conforter ou la stigmatiser.
La recherche de rationalité est difficile tant tout un système de pensée s’est construit et évolue sans cesse.
Il faudrait veiller à ne pas réduire l’autre à une étiquette. Ce n’est pas facile.
Il faut aussi accepter la complexité : j’ai souvent dit que je suis en faveur de la vaccination et même plutôt qu’elle soit obligatoire. Je suis opposé au passe sanitaire non parce qu’il obérerait ma liberté… mais plutôt parce qu’il est coûteux et techniquement complexe.
Je reste convaincu que la limite des interactions, le respect des gestes barrière sont importants : le masque sous le nez me laisse dubitatif, enfin ne sert à rien mais le masque dans une rue déserte est une niaiserie, se saluer en s’inclinant est bien mieux que se toucher du poing …
Le gouvernement avec son protocole bidon ne prend pas la mesure des risques pour la rentrée et l’on se demande parfois pour qui roule « le ministre des cerceaux »…

Parfois, je me demande, si à l’instar de la classe politique bien faiblarde que nous avons, nous n’avons pas les complotistes que nous méritons ?

Ces complotistes ne sont-ils pas les produits de notre individualisme, de notre manque de courage et de résolution ?

Mais quand même, je ne sais toujours pas vraiment pourquoi on cède ainsi…
Laissons leur néanmoins la chance de changer d’avis, ne les enfermons pas dans ce qu’ils croient être….
Ils verront qu’ils en seront libérés…. et que souvent à l’instar du raciste, ils ne faisaient que se tromper de colère.

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Catégorisé comme Blogue

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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