Elle s’appelait Christine Renon

Le 21 septembre 2019, Christine Renon, directrice d’une école maternelle à Pantin se donnait la mort. Les médias l’évoqueront-ils ce matin ?
Son suicide sur son lieu de travail secoua tous les enseignants de France.
La lettre qu’elle laissa après sa disparition bouleversa toute la communauté éducative.

Nous pensons à ses proches, à ses collègues

Un suicide s’accompagne de mille questions. Certains continuent d’avoir un regard moral désapprobateur sur cet acte terrible. Celle ou celui qui se donne la mort serait « trop fragile » disent certains avec condescendance.

Mais l’engagement, la force, l’énergie donnés par Christine Renon au service de son école, tout le monde l’a souligné. Elle était une de ces directrices qui veillent au quotidien. Elle travaillait dans un territoire difficile. Chaque matin elle devait résoudre de nouveaux problèmes. Avec peu de moyens et une pression quotidienne terrible.

Il faut relire la lettre qu’elle a laissée. Je dirais même que le ministre, les recteurs et l’ensemble des corps d’inspection devraient le faire. Elle est signée « Cristine Renon directrice épuisée« .

Le ministère n’a pas été à la hauteur.

Sans vouloir accabler l’administration, la réaction de l’Institution à l’époque n’a pas été à la hauteur.

Bien sûr, le sujet est délicat. Mais il fallut attendre je crois le 3 octobre pour que le ministre réagisse. Il le fit avec si peu d’empathie que l’on ne pouvait être qu’attristé.

Comme inspecteur de l’Éducation nationale , j’ai eu à vivre dans des circonstances bien différentes, la disparition d’un collègue. Toute une équipe bouleversée de n’avoir rien compris. Face à ce genre d’évènements, on y va, on accompagne. On essaie modestement d’être humain et présent. On restera avec ses questions. « Les questions sont pour l’homme, les ciseaux pour les roses » disait Marc Alyn. Mais on y va, sans attendre.

Je compris assez vite que le ministre n’avait pas mesuré la gravité des choses.

Un point de rupture

Que proposa le ministre à l’époque ? Cela parait presque loin.

De mettre en place un « comité de suivi », des groupes de parole en circonscription sous forme de réunions avec un questionnaire adressé aux directeurs… un moratoire provisoire sur les tâches administratives non absolument nécessaires au service et … une journée de décharge supplémentaire avant les congés de la Toussaint… ou au plus vite.

La décharge ce ne sont pas des journées libérées. Juste des journées sans élève pour assurer les missions administratives. Sauf que l’urgence, la demande du parent ou du maire n’attendent pas « le jour de décharge » (quand il existe).

Nous avons fait ces réunions. Les directrices et directeurs y furent d’une grande dignité. Aucune surenchère. Ils racontaient ce que nous savions déjà. Le poids quotidien. Les urgences. Le sentiment d’être le nœud de rencontre de toutes les difficultés…

Ils se sont exprimés. Les questionnaires ont été renseignés avec beaucoup d’attention.

Mais ce qui frappait c’était aussi le peu d’illusions que pouvaient se faire ces collègues quant aux réponses qui seraient apportées.

Je leur avais avoué que pour « le jour de décharge supplémentaire », nous ne pourrions faire qu’au mieux, avec les moyens du bord. Nous n’arrivions pas déjà assurer correctement ce qui était dû, notamment aux directeurs des plus petites écoles… Les directrices et directeurs avec qui le dialogue étaient bon le savaient. Nous ne pouvions que nous serrer les coudes et agir avec les moyens du bord…

Il fallait faire barrage aux enquêtes administratives… cela dura un temps puis le naturel revint et dans la réalité, rien ne changea vraiment. On ne nomma pas de nouveaux assistants pour aider les directeurs dans les taches administratives par exemple.

De mon côté, comme cadre, j’éprouvais un sentiment de honte. Non pas seulement parce que j’avais aussi mille taches absurdes à assurer dans des délais contraints ou à gérer localement des plaintes…. et souvent parce qu’avec le secrétariat nous devions « relancer » les écoles…

J’avais souvent le sentiment de disposer de peu d’outils pour aider vraiment les enseignantes et les enseignants. Je voyais mon autonomie se réduire à l’aune d’un catalogue de consignes verticales de plus en plus fermées.

Bien peu d’outils m’étaient donnés pour épauler les directrices et les directeurs. Seul le courage de l’équipe de circonscription aidait à résoudre localement les problèmes concrets avec nos petites mains et notre cœur…

La honte venait du sentiment de trahison quand je voyais mon professionnalisme, mon engagement, ma loyauté confisqués en quelque sorte par le ministre.

Je ne pouvais alors cautionner plus avant cette stratégie de caporalisation de la pédagogie, de tergiversations et de mensonges…
La loyauté due au ministre, on la doit aussi et d’abord à l’usager.
J’ai toujours veillé à dire la vérité ou ce que j’en savais.

Que ce ministre là ne soit pas la cause de tous les problèmes, il faut le dire. Mais qu’il ose parler de « confiance » en agissant comme il l’a fait encore récemment… ce n’est pas possible.

Alors quelques semaines après ces tragiques évènements, je décidai quitte à souffrir « d’une décote », d’anticiper mon départ à la retraite… pour ne pas avoir à mentir.

L’enjeu demain ?

Puissent les élections à venir mettre sur la table avec un peu de sérieux la question de l’école, du travail et de la rémunération des enseignants, du statut des directrices et des directeurs …

Je ne sais pas si un débat serein est possible dans notre société énervée. L’école, tout le monde à un avis, tout le monde en parle… mais personne ne vient vraiment présenter comment les différents acteurs vivent leur métier.

Ce n’est pas tant de surenchère que l’école aura besoin. Il faut que les professionnels de terrain puissent s’exprimer. Il serait bien par exemple que les directrices et directeurs n’apprennent pas les consignes par la Presse… car la gestion de la pandémie a été aussi le révélateur confirmant le peu de cas que peut faire le ministère des acteurs locaux.

Tout est à faire.
Mais n’oublions pas les mots de Christine Renon. Ne l’oublions pas …

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Catégorisé comme Blogue

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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