soleil 1

19 mars 1987 – 3 h 45

Trois heures quarante-cinq. Le 19 mars 1987.

C’est ce que l’officier d’État civil a reporté sur le livret de famille.

Extrait de l’acte de décès 44.

Cette nuit-là, le téléphone a sonné. À cette heure-là.

L’infirmière, il a fallu que je lui fasse cracher le morceau. Elle n’osait pas m’annoncer la mort de Dominique.

Ses scrupules ressemblaient à une forme de lâcheté.
« Vous voulez me dire qu’elle est morte ? »

Pour un peu, il aurait fallu la plaindre elle, cette infirmière.

Imaginons que j’ai eu besoin de vingt minutes pour me sortir du lit et me préparer.
La route pour rejoindre l’hôpital c’était trente minutes.

Dominique était partie à l’hôpital pour des examens de routine. Trois ou quatre jours avant.

Pourtant, en partant, au bas de l’escalier, elle avait eu ce pressentiment qu’elle ne reviendrait pas. Avec sa voix handicapée par l’aphasie, elle avait dit : « Vivre, difficile ! Mais aimer la vie, oui ! »

Je ne me souviens pas à quel moment j’ai prévenu ma Grand-mère. Mais je pense que c’est juste avant de quitter la maison. De toute façon, il n’y avait à l’époque que des téléphones fixes.

Je ne me souviens pas vraiment du trajet. La route était tortueuse. Dangereuse au petit matin.

Le petit hôpital surplombait la ville. À l’époque, il était assez vieillot. Souvent, les familles qui devaient partir en vacances y laissaient leur vieux comme on laisse son chien en pension. Il fallait trouver un prétexte.

Dominique allait avoir 48 ans quelques jours après sa mort.

Mettons qu’on était aux alentours de cinq heures du matin quand je suis arrivé. Je crois que je n’ai croisé personne. Je suis monté directement à la chambre.

C’était une petite pièce blanche qui ressemblait plus à une cellule de moine qu’une chambre d’hôpital. Son petit lit était contre le mur. La fenêtre étroite et haute donnait sur la ville et les montagnes. C’était très beau.

Une infirmière a dû mettre le nez à la porte, furtive et timide, balbutiante, m’annonçant la venue prochaine du médecin.

Ce qui était frappant c’était le visage de Dominique. Certains morts ont le visage apaisé, presque souriant. C’était le cas de mon Grand-père, mort chez lui, avec ses chiens dans une chambre sentant bon la lavande.

Le visage de Dominique était crispé par la colère. Figé, tout petit.

Elle avait eu droit à une chambre seule. Elle avait eu aussi le droit de fumer dans sa chambre. Ça paraît fou, fumer dans un hôpital. Mais c’était la condition pour qu’elle accepte de rester et de passer ces examens… énièmes examens.

Je ne sais comment je suis parvenu à reconstituer l’histoire. Mais j’ai compris qu’elle avait réclamé un nouveau paquet de cigarettes en pleine nuit. Ne pouvant l’atteindre seule, elle avait certainement sonné. L’infirmière peut-être mal informée avait refusé. Elle s’était fâchée et la colère lui fit lâcher le cœur.

Elle était morte pour une clope. La dernière cigarette du condamné qu’elle n’a pas eue.

Dans la chambre, je n’ai pas pleuré. Elle était morte. Présente et absente comme le jour de l’attaque où elle s’était immobilisée à côté de moi.

Je crois que je lui ai reproché d’être morte à ce moment-là. Comme si elle avait commis une négligence. « Franchement, tu aurais pu choisir un autre moment pour mourir…. »

J’étais préparé à ça. Depuis longtemps. J’avais 25 ans.

Je ne sais pas à quelle heure le jour se levait en ce jour de mars. À Digne, il est indiqué vers 6h44 sur les calendriers… Mais je me souviens qu’il faisait beau et que j’admirais le paysage par la fenêtre.

Le médecin est arrivé. C’était un petit gars, un jeune toubib. Il portait une blouse blanche, trop serrée. Il avait les cheveux coiffés un peu à la façon de Cabu le dessinateur, en plus court. Mais surtout, il tirait sur une petite pipe et parlait tout en se balançant sur la plante de ses pieds, d’avant-en-arrière.

Je me souviens qu’il essayait d’entretenir une amicale proximité avec moi. Mais toute sa posture était maladresse et indécence.

Tout en tirant sur sa pipe, « doctement », il me confia : « C’était une malade difficile… c’est bien dommage. »

Un peu comme un prof aurait parlé de l’échec aux examens d’un élève turbulent. Je sais que je lui répondis « Peut-être, mais maintenant elle est morte. »

Alors le type a tourné les talons, effectuant une rotation sur lui-même, il a filé.

Quelqu’un d’autre a dû venir. Nous avons organisé le rapatriement du corps en ambulance.

Je suis passé voir ma Grand-mère. Nous vivions dans le même village. Elle dans sa maison au-dessus. Je crois que j’ai pris un petit déjeuner.

Je ne sais comment nous nous y sommes pris, nous avons pu organiser l’enterrement le jour même grâce au maire.

En principe, c’est interdit, des fois que le mort se réveille…

Je suis redescendu à la maison.

Je pense que vers dix heures les ambulanciers ont amené le corps. Le corps est arrivé dans une housse en nylon bleue, fermée par une fermeture éclair. En montant l’escalier ces maladroits ont heurté le mur. Elle n’était pourtant pas lourde. C’était le moment le plus difficile.

Est-ce que j’avais refait le lit où j’avais dormi ? Car en son absence, pour être près du téléphone c’est là que j’avais dormi. Là où ils la déposèrent. Dans sa chambre.

Je sais qu’une dame du village qui s’occupait du ménage de ma Grand-mère était venue la préparer. L’habiller. Je crois me souvenir avec quel pantalon. Je ne suis pas sûr. Il me semble qu’on m’avait demandé mon avis. Partout l’odeur de l’essence de lavandin.

Il faisait incroyablement beau et je crois relativement chaud ce 19 mars. C’était le début de l’après-midi. Les employés municipaux sont montés dans la chambre guidés par la femme qui aidait ma Grand-mère.

Je ne me souviens pas combien nous pouvions être. Une petite poignée. La tristesse de la Grand-mère enterrant sa fille.

La maison n’était pas loin de l’Église. Mais il n’aurait jamais été question de messe, ni de cloche. Dominique n’aurait pas voulu. Elle fut enterrée dans le silence comme les suicidés autrefois.

Je ne me souviens pas précisément qui était là. Mais très bien de la petite route droite dans la plaine en bas du plateau de Valensole. Du corbillard, une petite estafette municipale qui roula au pas jusqu’à la tombe d’une tristesse sans nom.

Dans le caveau, il y avait déjà mon Grand-père, mort deux ans plus tôt.

Ce fut calme et digne. Je ne pense pas que personne n’eut envie de rien dire. Les mots auraient été en dessous de tout. Nous sommes repartis à pied après la descente du cercueil.

Tout était suspendu dans la douleur et en même temps le soleil et la nature proche nous portaient.

Plus personne ne me parle jamais de Dominique. En réalité, elle s’appelait Marie-Dominique Françoise.

Son malheur fut de rencontrer mon père, d’avoir eu des enfants et de ne pas se réaliser dans ce qu’elle aurait voulu. Écrire, faire de la philosophie, aimer son chanteur d’Opéra et vivre heureuse en se libérant de la culpabilité d’une éducation catholique.

Elle ne fut pas heureuse mais peu de temps avant de mourir, avait revendiqué « aimer la vie ». Malgré tout. Aimer la vie sans y avoir été heureuse. Aimer la vie en l’achevant après sept ans de malheurs, presque privée de la parole, de la possibilité de lire comme avant.

Son maigre testament tenait dans son exigence de liberté et ses valeurs. Son goût de la vérité fusse-t-elle âpre. Et son absence de ressentiment en réalité. Une sorte de guide non écrit. Et ses livres.

Ce n’était pas maigre en réalité.

Bien plus riche que tout ce qui tiendrait jamais dans les registres d’un notaire.

Peu de temps après, je quittai la Provence pour Paris.

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