Le dernier dimanche de ce printemps

Publié le Catégorisé comme journal d'un électeur
Election
"Hand voting drawing, election vintage"/ CC0 1.0

C’est le dernier dimanche de ce printemps 2024. Si j’ai l’habitude d’écrire ici un feuilleton improvisé, de la fiction parfois inspirée du réel, je voudrais à partir de ce soir, tenir le journal d’un électeur. Je ne voudrais pas écrire ici ce que vous lirez ailleurs. Ce ne sera ni un journal militant, ni un travail de journaliste ou d’historien. Mais quelque chose qui viendra s’inscrire au croisement de l’intime et du politique, mon ressenti pour faire mémoire peut-être, mon expression personnelle pour traverser ou plutôt supporter ce que je vis en réalité comme une nouvelle épreuve.

Silence au village

Chateau

Au village, les gens sont allés voter comme à peu près ailleurs en France. La liste de Jean Lasalle et des chasseurs a fait plus de 13 %. Exceptée une dame belge l’autre jour dans la rue, personne ici ne me parle des élections.

Aucune allusion ni avec moi, ni autour de moi, lors du spectacle consacré à Françoise Sagan vendredi soir , pas plus hier soir lors de la fête des voisins.

Une personne qui aurait été coupée des informations n’aurait rien perçu en se rendant cet après midi au village. Il faisait chaud, c’était la fête votive. Les tracteurs remontaient les caisses à savon en haut de la pente. Ambiance festive et bon enfant. Il fallait se tenir derrière les ballots de paille pour rester en sécurité. Le chien avait chaud, un homme est venu lui apporter un seau d’eau fraiche. Des enfants sont venus jouer avec lui. En vieillissant il devient d’une patience qui m’épate. Le public était mélangé de gens du village, des « cousins » de Cajarc et de touristes dont certains apprenaient que franchir le pont c’était changer de département. Ici, on roule à 90. Enfin si c’est autorisé, de nombreux lacets retiennent les imprudents qui grimpent sur le causse. Les voitures chauffent. Pour la course des caisses à savon, le premier à descendre fit une embardée. Le choc fut assez terrible pour que l’on appelle les pompiers. Accident semble-t-il heureusement sans gravité au final. La course a pu reprendre. Un homme du comité des fêtes tenait le micro, rappelant à la prudence. Et puis il fallait dégager les voitures dans la pente qui gênaient le passage des pompiers.

C’était ça l’actualité du village aujourd’hui. Bien loin des manifestations des grandes villes. Bien loin des évènements. Les gens auraient trouvé incongru que l’on tende vers eux un micro pour leur demander leur point de vue.

Une sorte de pudeur, une volonté de préserver ce petit bonheur d’être ensemble, tant qu’on le tient.

vidéo – la descente d’une caisse à savon
À la recherche de l'identité de l'Aveyron de Yves Gantou

Dans son livre « À la recherche de l’identité de l’Aveyron », Yves Gantou souligne que le département a vécu des moments terribles avec les guerres, les invasions, les épidémies… mais il est souvent resté à l’écart des grands mouvements quitte à rester autrefois assez conservateur…

Entre pudeur et gêne

Ou bien c’est autre chose. Le goût d’être ensemble invite à dépasser les bisbilles. On va pas se disputer comme les politiques. Surement, si on les réunit sous les préaux des voix s’élèvent. Ici, les paysans qui n’en peuvent plus ont renversé les pancartes en signe de protestation lors de la récente crise.

La fibre est au village. Tout le monde a la télévision. On lit le journal. Ce n’est plus comme au temps de Napoléon III où les nouvelles arrivaient à cheval par des routes difficiles.

Il n’est pas certain que les gens ici n’aient envie d’autre chose que de paix, de pouvoir vivre tranquille au pays, que leurs enfants trouvent un travail.

La bagarre

L’espoir d’une union de la gauche tempéré par quelques maladresses, n’efface pas l’agressivité de part et d’autre de l’échiquier. Déjà petit je préférais parler que se battre, j’étais pour la paix. « On va se battre comme des chiens » a dit l’un. Un autre a dit « aimer la bagarre ». Je crois en la force du mouvement collectif, mais je crois en la nécessité de ne pas oublier l’éthique… L’autre est mon semblable. Fut-il étranger. Le mot de fraternité est le plus beau de la devise républicaine. Il est l’équilibre et la chance des deux premiers.

Mais le pouvoir attire et corrompt.

J’ai vu une certaine famille politique au grand complet. Si le grand-père est confiné dans le silence de l’âge, la fille, la nièce rentrée à la maison , la sœur, l’ex de la fille, l’ex de la fille de la sœur… tout le monde est paré pour jouer les aventuriers. Glaçante perspective.

Au concours de mensonges et de raccourcis nous savons que les langues de bois sont partout prêtes à graver dans le marbre tout ce que les incertitudes du monde balaieront à la première tempête…

Le cynisme élyséen est une blessure que nous garderons à jamais. De l’opportunisme à la trahison, il a fait bien des émules.

Du côté des électeurs, je crois en réalité que ceux qui disent qu’ils sont prêts « à essayer » reprennent cette formule pour trouver une excuse au petit fond de peur qui les anime et devrait les inciter à retenir leur main s’il reste un peu de raison quelque part. L’ennui c’est qu’on ne peut pas essayer un programme ou une équipe politique comme un vêtement. On irait dans la cabine d’essayage et puis on le reposerait. Le risque c’est qu’on se retrouve piégés dans une armure bien lourde à porter. Clic trop tard. En sécurité ? Si c’est pour ne plus pouvoir bouger et cuire sous le soleil…

Le risque c’est que la déception creuse au point où les tensions exacerbées ouvriraient alors des crises violentes. La chance, notamment à gauche, c’est que chacun va se surveiller dans l’application des mesures envisagées. Enfin si l’heureuse surprise de ce nouveau front populaire prend bien comme une belle boule de neige qu’on fait rouler…

Il va falloir que ça roule, grossisse et tienne !

Changer de démarche

J’aimerais bien un jour que des femmes et des hommes posent la démarche avant le programme. C’est à dire plutôt que de nous vendre un catalogue où la première mesure peut être contredite par la deuxième, où ni les données ni la complexité ne sont dites… on dise quel espace on est prêt à donner aux citoyens pour qu’ils participent, œuvrent eux mêmes activement aux changements, en prise plus directe avec les décisions… Il y a ici et là de timides essais de démocratie participative… mais on a du mal à parler de valeurs citoyennes…

Les dés sont lancés. Le jeu est pipé. Le tempo va être rapide. Trop rapide pour ne pas ajouter de l’incertitude aux émotions. Il va falloir se serrer les coudes. Au delà même des partis, des étiquettes, des opinions…

J’entendais sur les réseaux sociaux des personnes s’émouvoir que dans leur entourage on avait voté pour tel ou tel. Oui, ça ne se voit pas forcément sur le visage. Il a l’air si sympa et pourtant… D’aucuns voudraient couper les ponts… Si polémiquer entre militants ne viendra jamais convaincre, peut-être instiller un rien de doute, il ne faudra pas oublier à la fois de garder le lien et à la fois de ne rien laisser passer plus tard qui sortirait du respect absolu dû à chacune et chacun. Je ne veux pas que des femmes ou des hommes aient peur à cause de leur origine réelle ou supposée, de leurs orientations philosophiques ou religieuses, de leurs « préférences » sexuelles, de leur genre.

Mais je divague, je parle dans le vide. Enfin voilà, je vais tenter de le tenir ce petit journal d’un électeur… qui a toujours voté, plus souvent été déçu que ravi mais qui veut pouvoir voter encore et encore. J’ai le goût absolu et précis de la liberté et de la démocratie.

Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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