L’auto-éthique

Publié le Catégorisé comme changer de vie Étiqueté
éthique
"Puzzle mind png sticker, autism"/ CC0 1.0

Cette semaine ça cause éthique. Après avoir invité à mettre de l’éthique dans notre moteur , après avoir fait la promotion de la poéthique, petit détour par l’auto-éthique. Oui, mais menant une petite recherche, je vois qu ‘une confusion se faire jour parce que très vite beaucoup vont penser que je cause de l’automobile éthique !

La méthode d’Edgar

Edgar Morin Ethique - sixième volume de la méthode

Edgar Morin a 102 ans. Son œuvre est en bonne place dans la bibliothèque avec notamment « La méthode ». Ce n’est pas mon gourou, mais son travail m’a considérablement inspiré.

Je sais bien l’ennui : beaucoup se revendiquent de la pensée d’Edgar Morin, y compris par exemple des grands responsables politiques… mais nombreux la triturent, la récupèrent et la détournent au point de la vider de sa substance. Mais il en va de toute pensée : chacun en fait sa lecture à l’aune de ses propres représentations…

Il n’empêche que nous ferions bien de le lire et le relire, surtout en ces périodes troublées et énervées que nous traversons.

Je pourrais d’ailleurs me contenter de vous dire de lire le volume consacré à l’éthique et aller m’occuper du jardin… Comme je le dis souvent, je ne suis pas là pour faire la leçon, encore moins la morale… mais juste témoigner modestement d’une démarche personnelle, d’un cheminement par essence inachevé.

L’éthique-washing

À l’instar du greenwashing, nous connaissons tous des entreprises qui n’ont que le mot d’éthique à la bouche. Directeurs des ressources humaines, responsables d’entreprises publiques ou privées produisent de beaux discours. Les coachs en font des bains de bouche.

L’éthique devient une sauce, un emballage, une bien-pensance qui peut imposer une « gestion » des personnes au final irrespectueuse. Je me souviens bien avoir vu une haute responsable d’un grand ministère infantiliser ses personnels par des mises en scène auxquelles ils acceptaient de se livrer, préférant l’humiliation de jeux puérils au risque de passer pour des cadres incapables de s’adapter aux évolutions… L’éthique peut être utilisée et détournée au service d’un pouvoir notamment pour des raisons économiques… C’est le « c’est pour votre bien » un rien culpabilisant…

Mais à cette dimension sociale peut s’ajouter la dimension personnelle. Certains se présentent comme des personnes écoresponsables à l’attitude exemplaire tandis que d’autres vont en miroir inversé revendiquer leur liberté individuelle et refuser toute remise en question.

C’est d’autant plus complexe aujourd’hui avec la remise en question des modèles d’autorité d’antan portés par les religions, la famille, l’État… Cette mise en tension est visible d’ailleurs par l’exacerbation de conflits, les revendications « identitaires » ou réactionnaires qui poussent les citoyens à se tourner vers des réponses autoritaires plutôt que d’accepter la responsabilité de l’autonomie. N’oublions pas non plus pour achever de nous déprimer la phrase que cite souvent Edgar Morin et que l’on prête à Victor Hugo : « Dans l’opprimé d’hier l’oppresseur de demain ».

Alors cette auto-éthique revendiquée, peut tout aussi bien n’être qu’une posture si elle n’est pas un travail personnel permanent.

Il faut croire en soi, avec une exigence bienveillante, sans sévérité, pour oser cette démarche. Il faut agir de façon individuelle et autonome, sans se leurrer sur ses propres représentations…

Mon cheminement

J’ai déjà raconté comment gamin j’avais été confronté à la violence de propos de mes camarades les uns niant que je puisse ne pas être baptisé et un autre affirmant que c’était possible mais que j’irai en enfer.

J’ai subi plus tard plus ou moins directement des formes d’exclusion ou de disqualification directes ou par ricochet, qui certes développèrent ma sensibilité ou mon goût pour des domaines artistiques mais me poussèrent aussi à adopter des réflexes, comportements et attitudes conformistes afin de « rentrer dans le rang ». Les devoirs prirent le pas sur les choix, les sacrifices personnels sur l’attention portée à mon propre bien-être. Ce constat ne doit ni me pousser à l’excuse facile, ni à la culpabilisation inutile.

Apprendre à se décentrer pour bien s’occuper de soi

C’est le paradoxe d’un premier exercice. Prendre du recul, le temps de s’examiner, pour pouvoir bien s’occuper de soi et des liens avec les autres…

Comment je me sens ? D’où ça vient ? Est-ce que c’est grave ? Il ne s’agit pas de ruminer, de nourrir son ressentiment, mais de rétablir le dialogue avec soi.

C’est la fameuse histoire, presque « mode » de l’enfant intérieur. Mon enfant intérieur n’est pas un petit être naïf. C’est l’enfant de quatre ans qui avec l’affaire du Père Noël découvrit avec horreur que les adultes pouvaient mentir (assez grossièrement). Cette découverte brutale fut une prise de conscience que ma mémoire a probablement grossie au fil des ans… mais après tout, je pouvais mentir assez facilement et raconter des histoires aux adultes pour pas cher puisqu’ils semblaient y croire. Je me suis sauvé en écrivant des textes de fiction… par le théâtre… L’art m’a rendu la vie supportable et m’a permis de créer du lien.

Mon enfant intérieur possède aussi des valeurs très fortes : la non-violence, le respect, la reconnaissance absolue de la dignité, l’amitié et l’amour…

Tout un travail de ma vie a consisté à essayer de ne pas me mentir à moi-même. Notamment en cédant aux sirènes du conformisme.

Si je me suis parfois pris au piège tout seul (par exemple d’un métier), il fallait veiller à bien le faire, en étant sincère, engagé, en n’exigeant pas d’autrui ce que je ne puisse faire moi-même…

Je me suis parfois férocement battu contre ma propre lucidité. Je « voulais » croire qu’une relation évoluerait positivement alors qu’il aurait suffi de m’asseoir cinq minutes pour en mesurer la toxicité… Je voulais croire que tout contrôler dans mon travail le rendrait plus efficace en me piégeant et m’asservissant à l’idiote compétition.

Je n’ai pas manqué de courage pour m’affirmer sans m’opposer, refuser un certain nombre de compromissions, choisir la rupture pour m’émanciper de relations ou conduites qui au final ne me permettaient ni de m’épanouir ni de « faire le bien »…

Ce portrait réducteur que je trace, ne fait que souligner la nécessité de s’accepter dans sa complexité tout en revendiquant la possibilité et la nécessité même de l’action pour évoluer.

Edgar Morin dresse dans son ouvrage un tableau auto-éthique. Je propose plus bas mon propre « mode d’emploi » …

Tableau auto-éthique d'Edgar Morin

Ma pratique auto-éthique

1 prendre des nouvelles de moi

C’est à dire vraiment prendre le temps d’examiner avec bienveillance comment je me sens, mesurer le parcours, ne pas nier le passé mais me situer dans le présent et oser me projeter…

2 m’interroger sur ce que je fais

  • est-ce bon pour moi non pas dans le sens d’une satisfaction immédiate mais est-ce bon pour mon projet de vie, est-ce raccord avec mes aspirations ?
  • ne suis-je pas en train de me mentir en agissant (ou n’agissant pas) de telle ou telle façon, en nourrissant telle relation ?

par exemple : si je ne fais pas attention, je pourrais encore vouloir « répondre » pour débattre et « avoir raison » sur un réseau social… même en ayant abandonné Twitter. Mais ça ne sert à rien. Il faut que les interactions se construisent sur les apports réciproques possibles… Inutile de s’énerver, il faut lâcher prise avec cette modalité toxique et préférer d’autres façons de témoigner et d’échanger…

3 agir conformément à mes valeurs

  • je veille à ne pas mettre autrui en cause
  • je veille à ce que l’on me respecte sans agressivité
  • je ne me disqualifie pas
  • je ne me vante pas
  • je respecte ma dignité dans ce que je fais
  • je respecte la dignité de l’autre
  • je pratique la non-violence
  • je m’affirme sans m’opposer (assertivité)
  • je respecte la Loi (payer ce que je dois, ne pas voler, respecter les codes…)
  • je prends soin de mon environnement, de mes proches, des animaux qui vivent avec moi…

La liste n’est pas fermée et suppose un travail constant…

4 résister au conformisme

  • je fais les choses par choix et non par devoir (ou alors parce que le devoir devient un choix de conviction)
  • je continue d’apprendre pour ne pas rester figé sur une croyance
  • j’accepte la contradiction mais pas les leçons de morale ou la moraline
  • je crois en l’éducabilité de toutes et tous, y compris de moi même
  • je veille à éviter de préjuger d’une parole en fonction de qui la dit
  • je veille à ce que mes principes ne deviennent pas une doxa dogmatique
  • j’essaie d’être ce que je voudrais que les autres soient
  • j’accepte le changement sans vouloir tout changer à tout prix

5 comprendre les autres

  • je sais la complexité des relations humaines
  • je suis tolérant avec les différences
  • j’exprime ma différence sans agressivité
  • je refuse la compétition avec autrui
  • je pardonne (quitte à exiger de rompre les liens)
  • j’accepte le départ
  • je me rends disponible à la découverte
  • je ne nourris pas les relations toxiques
  • je donne sa place à l’inconnu (personne) en me rendant disponible
  • je veille à la courtoisie, à un savoir vivre égalitaire
  • je suis féministe en actes
  • je respecte tous les âges en attention et bienveillance
  • je veille à la discrétion
  • je veille aux liens d’amitié
  • je suis disponible à l’amour sans possessivité
  • je comprends sans justifier
  • je refuse l’exclusion ou la discrimination
  • j’apprends des différences pour comprendre l’humanité

6 vivre en poésie

  • je me relie au présent avec curiosité et lien
  • j’accepte la surprise du beau y compris surgi du laid
  • je développe l’état de flow
  • je me rends disponible aux cultures
  • je crée pour exprimer la nuance de mes sentiments et sensations et aider la résilience
  • je partage ce que je crée

Il me semble nécessaire de vivre ces pratiques comme une démarche une sorte d’hygiène morale qui ne sombre ni dans la théorie froide ni dans les travers de la psychologie comportementaliste. L’idée est de ne pas se torturer, de se responsabiliser, de trouver sa propre cohérence même en situation d’incertitude sociale. L’autodidacte que je suis connaît la joie de la découverte comme les travers de l’empirisme. La chance, c’est que l’on peut toujours reprendre, avancer, remodeler les choses et alors l’éthique rejoint l’esthétique que l’on veut donner à sa propre vie…

à suivre

Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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