Détestant qu’on me fasse la morale, je m’emploie à ne pas la faire à autrui. Tenter une posture éthique, c’est à mes yeux, accepter d’apprendre en marchant, d’éprouver ses valeurs au réel mais sans se nier. Pas de dogme, mais une fidélité, une cohérence, une recherche d’alignement…
Le Je, l’autre et le Monde
J’ai un avis sur la question. Mais l’autre a aussi son avis. Le conflit de légitimité viendra vite.
— Qui es-tu pour parler ainsi ? D’où parles-tu ?
L’adolescent reproche souvent au parent de vouloir le protéger malgré lui. Le citoyen dira de même à la Société.
Un exemple dans l’actualité récente :
Pour protéger la jeunesse, on (le gouvernement, l’Assemblée…) veut lui interdire l’accès à des sites internet pornographiques. Rien d’illégitime au contraire compte tenu des perturbations psycho-sociales conséquentes qui peuvent être engendrées. Mais les sites en question défendent la liberté de leurs usagers à pouvoir les fréquenter de façon anonyme sans exposer leurs données personnelles. À l’arrière plan, le débat sur les métiers du sexe est vite masqué. En cherchant un peu, on comprend que le destin d’un jeune colombien contraint de s’exposer plusieurs heures par jour via une caméra en ligne n’est guère une liberté… mais peut-être que cette personne y trouvera un bel avantage au regard d’autres activités comme la prostitution directe ou d’autres activités illégales… Cette affaire nous rappelle que la question est à regarder d’où on se place, sans naïveté. Parce que les géants de l’industrie du porno, croyez bien qu’ils se fichent de la liberté des usagers et sont plus préoccupés de leur chiffre d’affaires…
Une posture ou une démarche éthique ?
Contrairement à ce que l’on dit un peu facilement, ce n’est pas qu’affaire d’éducation. C’est une question sociale…
Une protection, y compris par la sanction, suppose des moyens, de l’énergie et l’on sait ce que toute prohibition peut engendrer. Ajouter plus de lois pour répondre aux problèmes c’est souvent nourrir les Tartuffes et la moraline. Ça ne fait guère avancer.
Nous n’entendons personne promouvoir activement la mise en avant des sentiments y compris pour aborder une relation sexuelle. Le romantisme est pour beaucoup aussi désuet que ringard. Sans sombrer dans l’idéalisation, la qualité d’une relation amicale ou amoureuse nourrie d’attention à l’autre, de communication, de respect, de recherche de sentiments dont les niveaux et l’intensité peuvent varier, favorisent autrement l’émancipation individuelle et même la joie, j’allais dire une « vraie satisfaction intime ». Mais qui s’occuper de valoriser ces modèles de relations ?
L’assignation du sexe à un besoin (« tirer son coup ») auquel il faudrait répondre, n’est le plus souvent qu’une excuse pour rester « au chaud » dans la société patriarcale.
Mille asservissements peuvent exister et a contrario certainement peut-on trouver partout de quoi « créer » et s’inventer sa propre liberté, mais face à un problème comme celui posé plus haut, quelle attitude ou posture choisissons-nous pour nous-mêmes, quel projet constructif savons-nous imaginer pour dépasser une situation qui ne saurait se résoudre par le seul énoncé de règles morales ou la délégation de leur contrôle à la police ?
L’illusion du choix ?
Je suis conscient que ma propre expérience, mes représentations, mes connaissances, influencent mes choix y compris du point de vue de ce que je peux désigner comme valeurs : essayer d’agir en me respectant et respectant autrui, ne pas penser à la place de l’autre et encore moins décider à sa place, lui permettre de son libre arbitre de demander et obtenir la protection de la Société, de s’émanciper… sans lui imposer une contrainte déséquilibrée…
Les questions viennent vite : quand ai-je le droit de m’immiscer dans la vie privée d’autrui au nom de sa protection ? ou plus tard de la mienne, de mes enfants, du groupe…
On verra très vite surgir des sujets politiques, des disputes, des conflits, peut-être des luttes dont les excès risquent même d’être contre-productifs… Mais après tout, plutôt que de penser « acquis sociaux », rappeler qu’il s’agit de « conquis sociaux », c’est montrer qu’à un moment le groupe a su se mettre en action pour défendre des valeurs… au risque de nouvelles injustices appelant à d’autres régulations.
Il faut accepter cette négociation permanente avec le réel, les autres. Il faut pouvoir conjuguer un socle de valeurs et l’évolution même de ces valeurs, sinon, on sombre dans des formes d’intégrismes.
Je n’ai aucun conseil à donner
Clairement je ne peux que tenter d’être ce que j’attends d’autrui. Pour moi la différence entre « la morale » et « l’éthique » tient dans une exigence que l’on s’adresse à soi-même d’abord mais qui intègre l’idée de mouvement, de changement qui n’a rien à voir avec un renoncement. C’est peut-être cela que l’on pourrait désigner comme « progrès ».

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