Pourrais-je me dire poète ?


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6–10 minutes

Si autrefois celui qui trouvait un mécène pouvait envisager une carrière de poète – au risque de tuer sa poésie en devenant poète officiel – , il n’y a pas de diplôme de poète. Et c’est heureux. Les plaques sur les maisons indiquent à titre posthume que celui-là faisait des vers… je ne connais pas de boutique de poésie tenue par un poète professionnel – ça doit exister- , ou de poète dans l’annuaire, tout au plus certains se décrètent-ils ainsi, sur les réseaux sociaux. Pourrais-je me dire poète ? Il faut avoir un certain toupet non ?

Je ne suis pas…

J’ai découvert en relisant le poème de Tahar Ben Jelloun (La mort est arrivée en riant) que mon cerveau farceur l’avait transformé et mémorisé de travers.

Ainsi, le poète écrit :

« je ne suis pas soldat,
je ne suis pas guerrier
je suis arbre foudroyé
par des nuits déchues… « 

Mon cerveau a transformé à mon insu le soldat en poète et depuis des années je récitais croyant bien dire :

« je ne suis pas poète
je ne suis pas guerrier
je suis arbre foudroyé
par des nuits déchues… »

Étonnante transformation inconsciente du texte. Mais qui voulais-je alors frapper d’indignité ?

Mon ami Vincent qui est une mère pour moi, me rassura (je parle bien d’un autre). Il a le don par de bonnes questions de me faire avancer, quelle acuité ! Le fait que de grands poètes, de grands talents, nous éclairent, ne nous prive pas du droit d’être poète…

Des définitions vides

Le Larousse dit :  Écrivain qui s’adonne à la poésie, qui compose des vers, s’exprime en vers.

On dirait un écrivain qui s’adonne à la poésie comme d’autres pratiqueraient badminton ou la peinture sur soie (ou sur soi).

C’est oublier la poésie orale, qui se dit sans s’écrire forcément autrement que par la mémorisation avec tous ses aléas.

Alors le même dictionnaire complète :

Auteur, artiste dont les œuvres touchent vivement la sensibilité et l’imagination par des qualités esthétiques.

Hum…

C’est prendre le risque de laisser de côté « l’amateur » ou « l’autodidacte » et parfois l’enfant qui ne sait pas toujours qu’il produit de la poésie, joue seulement, mais peut créer de la poésie qui nous touche…

La question des « qualités esthétiques » laisserait entendre une approche subjective. Soit. Pourtant le poème transcende le temps et les langues et la poésie du texte peut dépasser sa forme elle-même.

Le Wiktionnaire tente : Celui qui fait des vers, qui se consacre à la poésie.

Certains textes, des romans même, des contes, sont œuvres poétiques…

La notion de poète qui consacre sa vie à son art est intéressante. « Il est à part, il est un poète ». À l’instar du ravi -qui peut lui même être poète- le poète à ce statut singulier, il est ermite dans la langue… il est singulier, habité…

Celuy ou celle qui fait des ouvrages en vers. Il faut être né Poëte, l’exercice peut faire devenir Orateur. Pour être Poëte, ce n’est pas assez de faire des vers, il faut encore inventer, & faire des fictions… [Dictionnaire universel de Furetière (1690)]

La prédestination, comme la question de l’inspiration des muses mettrait à mal l’idée de métier de poète. Le goût de la poésie peut venir tard. Ses inspirations et modèles sont multiples… « La parole doit sortir du cœur et non de la bouche » disait Colette Magny.

A quoi ça sert ?

Le poète n’est pas un artisan chargé de fabriquer de jolis objets avec des rimes sans surprise.

On peut passer par les fonctions que l’on prête souvent à la poésie : exprimer, dénoncer/célébrer, révéler, inventer, guider.

Mais je crains alors que l’on n’échappe à la dimension métaphysique et exaltante, c’est à dire la capacité comme le dit Guillevic à « vivre tout évènement quotidien dans les coordonnées de l’éternité », cette sensation qui nous relie à la vie et nous dépasse.

Guillevic ajoute dans « Vivre en poésie »(Stock) , « le rôle du poète et du poème, c’est d’aider l’autre à trouver sa poésie, à faire en sorte de vivre sa vie dans cette présence à soi et aux choses au cours des actes les plus quotidiens : préparer son café, seul le matin dans une cuisine, aller au travail, regarder un pigeon qui passe, une pierre qui roule… Si chacun osait se situer dans son vrai cadre, dans ce qu’on est bien obligé d’appeler l’immensité de cette aventure dont nous ne savons rien -…- il ne devrait pas y avoir de vie mesquine, d’ennui, de naturalisme petit-bourgeois »

En ce sens, le poète ne peut être conformiste et il vient forcément un moment où il sera subversif, ouvrira une porte inconnue en nous.

Vivre et traduire

Le poète fait ce choix conscient. Relié au réel, il prend le temps de regarder le détail comme le cosmos, de laisser passer les émotions en lui puis de les traduire. Il sait (ou du moins il s’essaie à) vivre en poésie. Pas comme un prêtre dans sa doxa et ses rituels, mais en veillant à se rendre disponible. C’est une façon d’être, relié et tout à la fois légèrement décalé…

Cette attitude qui vise à savoir être dans le « flow », on la retrouve aussi chez certains adeptes de la méditation avec le lâcher prise, le bouddhisme…

Les petits actes singuliers, les rencontres, le vivant, les parfums et les couleurs, les sons, les événements… tout ce flux alimente le poète, lequel s’il peut lui arriver de ruminer, se mettra en route, ne serait-ce que dans les mots.

Il est fréquent qu’il fasse contresens à sa propre mission : le poème « sur commande » ou le jeu poétique peuvent laisser venir des pépites, mais le poète ou la poétesse ne s’assoit pas à sa table en se disant, « aujourd’hui je vais écrire un joli poème ».

Le poète prend sa place dans le monde. Il ne crie pas même si parfois la poésie se déclame, il écrit ou dit, de préférence en laissant la métaphore questionner l’habitus.

Je faisais des vers et des chansons, mais qui m’eût reconnu pour poète ? – j’étais le fils d’un horloger ! disait Sacha Guitry dans son Beaumarchais. Le poète s’est souvent plaint d’être maudit, ou de ne pas avoir su trouver la reconnaissance d’autrui… mais ce n’est pas le but. Pourvu seulement qu’on ne l’emprisonne pas, qu’on ne l’empêche pas, qu’il possède assez de force de résistance et de résilience, d’aptitude à pardonner.

On ne peut pas être poète du ressentiment. Poète et haineux c’est antinomique… mais s’il doit bien y avoir des poètes assassins qui ont laissé ou laissent un quatrain romantique sur la poitrine de leur victime, ceux-là ne sont pas du côté de la vie…

S’oser poète ?

Comme un sacerdoce, une posture, une façon de se guider soi, de se donner du sens ?

Avec Alex j’échangeais l’autre soir à propos des évolutions à donner à ce site lui aussi singulier. Et ce matin en tondant la pelouse, je me suis dit qu’il fallait l’ancrer davantage encore dans la poésie.

Plus haut je vous parlais de « diplôme de poète ». C’est amusant, je viens de trouver un site qui prétend faire de vous un poète pour 1500 euros ! Avec un sens de l’humour incroyable j’y lis :
Nous ferons de vous un bon poète.
Nous pouvons aussi éditer votre poésie.

Le site est ancien, sans aucune référence légale et invite à payer directement via Paypal, je ne vais donc pas lui faire de la publicité… mais on voit que certains seraient prompts à profiter du désarroi d’autrui…

Être poète !

cela pourrait se traduire par :

  • vivre en poésie
  • créer de la poésie
  • aider l’autre à trouver sa poésie

C’est autour de ces trois axes que je pourrais définir ce qui engage ma vie. C’est autour de ces trois principes en quelque sorte, que je peux me dire poète.

Avec la chance de pouvoir relier en cohérence l’intime et le social…

Cette démarche est concordance d’ailleurs avec celle présentée sur le site puisque déjà j’articule ma vie autour des entrées suivantes :

  • apprendre
  • créer
  • partager
  • prendre soin

Vivre en poésie est un apprentissage, une exploration de tous les instants. Créer à la fois un besoin et une façon de traduire les ressentis.
Partager et prendre soin, c’est à dire une attention à l’autre au travers des créations et des réflexions, une forme de pédagogie et de présence à autrui au delà de la création elle-même… Cet autrui étant moi aussi à re-découvrir au travers de l’apprentissage et des créations…

Depuis longtemps déjà je me dis « écriveur », m’autorisant par là à prendre place dans l’écriture sous toutes ses formes, y compris dans celles de l’urgence numérique – risque mais après tout moteur aussi-… en me plaçant aujourd’hui du côté du « poète » je fais un choix. Celui de me faire confiance et de me rapprocher plus encore d’une certaine conception éthique de ma propre vie. C’est aussi une posture pour embrasser l’incertitude immense face à laquelle nous nous trouvons en tant qu’humains, en aidant ou accompagnant sans dogmatisme l’autre non pas à « aimer » ou « faire » de la poésie, mais à trouver en soi sa poésie, c’est à dire cette dimension unique et singulière et pourtant commune à tout être vivant…

Se dire poète alors, plus qu’une fonction, c’est un engagement, un cheminement, une profession de foi si l’on veut… alors oui je peux signer : je suis poète.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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