Et si nous refusions la dictature des chiffres ?


Nombres

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7–11 minutes

Que ce soit au niveau des états, de l’entreprise, de l’école ou de nos vies personnelles, la dictature des chiffres qui nous met toutes et tous dans une compétition absurde finit par nous éloigner de la réalité qu’elle était censée représenter en trahissant nos valeurs et en nuisant à la qualité de nos intentions réelles. Refuser la dictature des chiffres peut commencer pour soi-même.


La culture de l’évaluation a fini par tuer la culture

Il y a déjà 13 ans qu’Alain Supiot dénonçait la Gouvernance par les nombres. Il y montrait comment l’ultralibéralisme a trouvé grâce à cette approche, une façon nouvelle d’asservir les individus. En mettant tous les éléments de la société en compétition, à tous niveaux, c’est la « performance » autrement dit la rentabilité qui devient le seul argument pour diriger notre action.

Le problème c’est que la rentabilité se fiche de la pérennité des ressources qu’elles soient naturelles ou humaines. On a vu où cela a mené du point de vue de l’agriculture en épuisant et polluant les sols, comme dans l’industrie ou en matière d’énergie… Dans l’entreprise, le pilotage par les chiffres a conduit à mettre en compétition des personnes ou des équipes travaillant au sein de la même boite, dans le seul but de produire plus à moindre coût. L’école n’a pas échappé à cette logique : sous prétexte de mieux connaitre le niveau des élèves, on s’est mis à les évaluer sans cesse, puis pour corriger certains chiffres à orienter l’action sur des indicateurs isolés quitte d’ailleurs à manipuler ou lisser les résultats en fonction de la communication institutionnelle.

Prenons un seul exemple. Évaluer si un élève sait lire : il n’y a pas besoin de multiplier les items et les séances d’évaluation et de remédiation (comme s’il avait été malade). Il suffit de l’entendre lire, de voir son plaisir et son autonomie dans l’acte de lire, sa capacité à fréquenter le livre avec régularité ou produire des écrits. L’analyse des erreurs peut aider à comprendre les difficultés rencontrées. Il est normal d’en rencontrer. Leur élucidation par l’explicitation, les interactions, la coopération… permet le plus souvent de résoudre les problèmes sans dramatisation, culpabilisation, stress ou mise en compétition. Je dirais même que nous devons chercher ce qui empêche un jeune d’apprendre à lire et enlever ces obstacles (sociaux, culturels, par des pédagogies étapistes et fermées…).

Si l’école a sombré dans cette maladie qu’est l’évaluationite notamment sous l’influence d’un ministre de sinistre mémoire, ce n’est que pour répondre au dogme ambiant. Nombre de parents se sont stressés, ont cru bon devoir se réfugier à l’école privée (avec pour celle-ci la tentation de manipuler discrètement les résultats)… et la panique fut telle que les résultats ont fini par baisser !

Dans nos vies citoyennes et privées

Quand j’étais jeune c’était à qui possèderait la plus grosse voiture, puis la plus grosse télévision quitte à s’endetter. La société de consommation nous a incité à acheter tout ce dont nous n’avions pas besoin et surtout à le montrer. L’obsolescence programmée et la mode ont permis d’accélérer le rythme quitte à nous endetter. Nous montrions les signes extérieurs de richesse pour « laisser croire » en notre réussite.

Aujourd’hui quand on passé la journée à tenter d’être l’employé modèle et faire signer le plus grand nombre de contrats, on rentre chez soi observer la courbe de followers ou le nombre de like sur ses réseaux sociaux. Est-ce que ça nous rend meilleurs ?

Certes, j’apprécie mon application EDF qui me permet de suivre mes dépenses au jour le jour. Mais on est aux limites de l’espionnage de ce que je fais chez moi et à quelle heure (ma lessive, regarder la télé…) et de me culpabiliser si je dépense plus que mon voisin « d’un foyer comparable ». C’est « pour la bonne cause » mais renvoie sur mon dos la problématique du coût de l’énergie et de son économie alors que certains choix politiques plus résolus (et collectifs) pourraient se montrer plus efficaces.

D’une façon générale, la « surveillance numérique » même si elle est en apparence largement consentie, n’est que le versant pudique de notre asservissement via la société de l’information.

Les sondages visent à influencer notre façon de penser, les chiffres assénés à la télévision le plus souvent hors contexte, sont utilisés pour nous faire peur ou nous convaincre mais ils ne sont jamais démontrés. Dès lors qu’on est spécialiste d’une question, on sait que les données sont sujettes à caution…

La conséquence de tout cela est de nous éloigner de la réalité et surtout de la possibilité de questionner les causes réelles des problèmes. S’il est logique d’éviter le gaspillage, on ne peut pas piloter le budget d’un hôpital comme on vendrait des petits pains et d’ailleurs si l’on ne pense pas à la qualité et la sécurité alimentaire, les petits pains à bas prix pourront engendrer… de graves problèmes de santé !

Lorsque le ministère fixe une barre de milliards à économiser, rien n’est clair sur ce nombre. Il autorise la possibilité de réduire les dépenses de santé mais ne nous permet pas d’interroger l’augmentation du budget des armées. Les chiffres sont assénés pour nous empêcher de penser et seulement nous faire peur.

L’exemple récent de la notation de la France par des agences internationales devrait nous inviter à regarder qui sont ces agences, au service de quel dogme économique elles travaillent. Elles ne font pas ce travail pour le plaisir d’une évaluation « objective » qui n’existerait pas mais animée d’une intention dont elles ne vous perleront jamais !

Le chiffre doit être au service de l’homme et pas l’inverse.

L’exemple du site

Ce que je dis plus haut est pour beaucoup une lapalissade, va de soi. Mais j’analysai hier la façon dont je gère ce site :

S’il est important d’avoir un site fluide et performant, je sais qu’une évaluation de la performance de la vitesse d’affichage qui dit 97% à 14 heures puis 100% à 14h30 n’est pas perceptible pour l’usager, à l’œil nu. Très souvent d’ailleurs, les performances de la machine de l’usager ou de l’usagère, sa propre vitesse de connexion… tout ça va jouer plus que mes propres réglages. Pourtant, je me suis souvent mis en stress en me contraignant à chercher à être « au top », à obtenir 100%. Si j’avais obtenu 50 % ou même 80% je ne dis pas qu’une action n’apporterait pas un plus, mais une légère faiblesse n’appelle pas forcément à sur-réagir… ce n’est qu’habituer mon cerveau à chercher sa récompense ou son stress au mauvais endroit, en perdant du temps et de l’énergie.

Statistiques

Après hésitations et essais divers, notamment par souci éthique, j’ai retiré les statistiques sur ce site au niveau de l’utilisateur. Sur ce site pas de Google Analytics ou autre outil même libre. Il reste que mon hébergeur fournit des statistiques à son niveau, qui ne pistent personne.

Je me suis surpris à les consulter un peu trop.

Et c’est idiot parce que mon site n’est pas commercial (s’il l’était les ventes parleraient d’elles-mêmes) et que s’il est intéressant de tenir compte des retours, je n’écris pas pour avoir comme but, le plus grand nombre de lectrices et lecteurs.

Je suis surpris parfois de constater qu’une page ou un article a plus de succès qu’une ou un autre. Cela peut rencontrer « une demande ». Pourtant ce n’est pas forcément le texte que j’aime le plus ou pour lequel je me serais le plus investi.

Quand on creuse un peu, on sait que les statistiques d’un site ne sont jamais « justes » ou précises :

  • cela dépend du système de cache qui peut masquer ou pas certaines connexions
  • certaines personnes refusent légitimement d’être pistées
  • certains dispositifs de statistiques permettent de distinguer les robots, le passage d’une intelligence artificielle… d’autres pas…
  • il n’est pas toujours aisé de distinguer un visiteur unique et nouveau d’un habitué etc.

C’est faussé, mais ça « stresse »

Y compris lorsqu’on voit un site progresser, intuitivement ou parce qu’on a été formatés pour ça, nous cherchons la croissance. Mais c’est idiot, surtout pour un site « de niche » comme celui-ci. Ce qui compte c’est la fidélité, les liens qui se créent, les retours, les affinités électives qui se développent avec des personnes qui ont découvert le site par sérendipité ou par le bouche à oreille… C’est le qualitatif qui est la récompense… car si le succès connait son apogée, il y aurait forcément un déclin ! C’est la dimension humaine de ce site qui doit en faire sa valeur.

Le risque, outre la perte de temps, est que les articles soient écrits « pour plaire », susciter l’adhésion, des partages sur le réseau social… au risque de finir par se parodier soi-même.

Cela invite à revenir à la question de l’intention. On peut écrire pour devenir célèbre et même y parvenir, mais sera-t-on certain d’avoir conservé sa sincérité ?

Interroger la place des chiffres dans nos vies et ce que nous en faisons

Chacune, chacun d’entre nous selon son activité, peut interroger la place des chiffres dans sa vie.

Celui qui se pèse chaque matin, cet autre qui mesure sa fréquence cardiaque et le nombre de kilomètres, ailleurs le nombre d’entrées ou de ventes, la vitesse de sa connexion, de son déplacement ou de la livraison… Entre stress et récompense, ces chiffres ne sont pourtant que des leurres.

Ce qui compte c’est de se sentir bien dans son corps et réguler son alimentation, de courir avec plaisir, d’avoir le sentiment de sentir mieux dans son corps, de se dépasser dans l’effort, d’avoir eu le restaurant bien fréquenté avec des clients satisfaits, que le colis arrive sans casse à bon port, que le site fonctionne, que l’auteur comme les lecteurs éprouvent du plaisir ou de la curiosité…

C’est une affaire de qualité, notamment dans les interactions, de choix menés à terme, d’intention et de retour, de nous trouver non pas réduits à des chiffres mais présents à notre réel.

Qui commande mon action ? Les chiffres que j’ai vus ou mon intention ? Où est le résultat ? Dans la croissance d’une donnée ou dans l’efficacité de ce qui aura été mené avec le plaisir du travail bien fait et d’un partage « enrichissant » au sens humain ?

Chiffre

Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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