Suis-je l’esclave de mes souvenirs ?

Publié le Catégorisé comme changer de vie
souvenirs
"Leaf Pattern" by Free Nature Stock/ CC0 1.0

Il suffit à mon cerveau l’annonce d’une date au calendrier pour que se réactivent des souvenirs. Suis-je l’esclave de mes souvenirs ? Contrairement à certains qui peut-être laissent la part belle au meilleur, je vois que les plus sombres d’entre eux attendent dans l’ombre, prompts à la réactivation. Ils reviennent alors avec force de détails sinistres. Ce sont des fantômes damnés. Ce ne serait pas si grave si c’était pour en tirer les leçons, leur tordre le cou, mesurer le chemin parcouru. De ce pire là, tu t’es sauvé ! Mais un travail reste à poursuivre, inlassablement, toujours, éviter la complaisance et si l’oubli est impossible ne pas alimenter ce qui retient en arrière…

J’ai la mémoire parfaite des lettres brulées

Je suis saisi. Il y a des années, j’ai brulé et ce fut une bonne chose, une longue lettre infâme de huit pages. Mais ne pouvoir la relire, n’empêche en rien que reviennent des détails, des formulations entières. Je vois les mots, je vois l’écriture acérée. Faite pour blesser, se venger. Même pas de moi d’ailleurs. Il ne faudrait pas grand chose pour que je sache en restituer des morceaux entiers que pourtant je n’ai jamais cherché à les apprendre par cœur. Cette lettre ignominieuse, écrite il y a plus de 45 ans, ma véritable revanche fut de la contredire clairement par mes actes, ma vie… La blessure est toujours restée et sans excuses, je suis passé à autre chose. On n’oublie rien. Pardonner ? Oui, à la condition de rester éloignés.

J’ai su jeter plus tard ce journal intime qui n’était pas écrit pour moi, mais révélait des secrets terribles sur ma propre existence. Trop tard. Les secrets resteront gravés et si je fus seulement victime dans cette affaire, il faut composer maintenant avec ce que je sais. Marche !

Le cerveau s’accroche aux aspérités, à l’amer, au sang. Pourquoi ne cherche-t-il pas assez la récompense des beaux moments, de la douceur ? Certainement quand l’insécurité depuis l’enfance a guidé ma conduite aux signaux d’alerte. Cela devient un réflexe. Il fut un temps où manquant de catastrophes je les suggérais, ou flattais ce qui pouvait les déclencher…

Une date. Je ne la convoque pas. Mon cerveau l’a retenue. Il me l’impose mieux qu’un agenda électronique. Et voilà qu’il me donne le déroulé précis d’une affreuse journée… Point par point. Tu te souviens. De tout, et de ça, et de cet autre détail morbide ? Aussi.

Autofiction de la douleur

Des dizaines d’années après, que puis-je faire d’autre qu’une auto-fiction de la douleur dans cette réécriture d’une journée sinistre ?

Oui, je sais tout en dire avec une précision implacable. Je l’ai fait ce matin. Ça marche à merveille et les sensations reviennent, juste légèrement surexposées comme dans un vieux film mal restauré.

Car ce que j’écris, relit le déroulé des évènements. Il en accentue les sensations. La méthode est précise et ravive en les forçant les couleurs de la souffrance, étape par étape. Tout est là et se tient, cohérent, lisible, précis, tout du pire, intact. Sauf que je n’habite plus cette époque. J’en suis fait, mais j’ai changé. Je n’appartiens pas au malheur, pas même à celui qu’on m’a fait.

La tentation de l’autobiographie , cette mise en tension, n’a d’intérêt que si elle permet de mesurer le chemin parcouru, de désigner la résilience, peut-être de se féliciter… Mais cette phase un peu complaisante de la réactivation de braises encore brulantes sous la cendre n’est utile ni au lecteur, ni à moi-même.

Tu as bien mal si je te pince, si je te brule, si je te pique là ? Oui, j’ai bien mal. Et puis ? Je suis vivant.

Donnez moi de la poésie, de la littérature

Si j’ai à vider mon sac, parfois, le meilleur n’est pas dans le récit in extenso de ces accidents. Il est plutôt dans la transfiguration, dans le signal empathique à celles et ceux qui se reconnaitront dans ce bout d’histoire. Solidarité humaine.

C’est arrivé. La question n’est pas de me plaindre.

Si je parle à ce loulou, mon enfant intérieur, ce petit garçon qui a vu et vécu des choses qui ne sont pas faites pour les petits garçons, je peux lui dire que de belles choses sont arrivées, de formidables réussites, de merveilleuses rencontres. Et ce qui arrive de bien n’est pas le fruit du hasard, mais d’une démarche, d’une disponibilité, d’une émancipation… Et ce n’est pas tout de suite la fin, loin s’en faut,, pas déjà terminé… si un cyclone ne s’abat pas soudain sur la maison !

Inutile d’avoir peur si un moment est trop paisible, inutile de se faire peur, d’imaginer de futures catastrophes, des faillites du corps, des accidents, des trahisons. J’ai eu mon lot, je saurai reconnaitre de loin ce qu’il faut éloigner sans croire que je ne me sacrifierais pas assez.

Les histoires pour nouer des liens d’empathies, pour m’amuser à me venger sans blesser autrui. La poésie pour élargir les sensations : revenir au réel ! être soi dans ce présent !

Guetter le beau, ce qui fait du bien et le partager.

Transformer le sale souvenir en expérience. Je suis dans cette liberté d’agir et de transformer encore les choses. Le passé ne me définit, ne me résume pas.

Et j’accepte la part de mystère… M’aima-t-elle assez pour en avoir été heureuse ? Son héritage ne tient-il pas dans ce cinglant message ? « Vivre difficile, mais aimer la vie, oui ! « 

Puisque je suis là, je choisis de marcher. D’écrire. Pour m’apprendre, m’élever, oser…

Peu importe si je déconcerte les conformistes, ce qui compte c’est ce que je sais me dire, te dire… enfant intérieur, ami extérieur, amour ineffable.

Vieux souvenirs, remugles, ressassements… je n’ai pas beaucoup de temps à vous consacrer. Et c’est vous que je courberai à mon désir, oui, en faisant littérature, c’est à dire, en osant ma dignité dans cette signature unique, non pas orgueilleuse, mais certainement pas honteuse.

Les pivoines rouges du jardin

Un de mes plus beaux souvenirs, c’était quand j’avais cinq ou six ans. Je descendais au jardin à l’heure du petit déjeuner. À ce moment là, les pivoines qui étaient rouges et nombreuses, étaient encore pleines de la rosée du matin. Et j’adorais comme un rituel secret, plonger mon visage tout entier dans le cœur des pivoines.

Et cette sensation délicieuse, je ne l’oublierai jamais même si parfois j’éprouve des difficultés à faire pousser des pivoines.

une pivoine rouge
Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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