L’homme du supermarché

Publié le Catégorisé comme sur le vif
divagation
"Line Pattern" by Seacoast Sage/ CC0 1.0

Bonjour ! Ou Bonsoir ! L’homme du supermarché n’attirait pas spécialement l’attention. Avec la foule de Noël, l’agitation autour des « bonnes affaires », il fallait d’abord parvenir à se frayer un chemin entre la marmaille et les bavardes. Ce ne fut qu’à force de le croiser et le croiser de nouveau qu’il attira mon regard. Il ne me vit pas et probablement personne ne fit attention à son étrange manège… Au retour, dans la voiture chargée, affluaient pourtant les questions…

Un homme âgé, rien de spécial en apparence

Une silhouette maigre et longiligne appuyée à une béquille. Le sourcil broussailleux et la chevelure grise épaisse, bouche close et regard éteint, il devait avoir dans les soixante-dix ans… peut-être plus.

Il ne semblait pas souffrir pour marcher, il s’appuyait légèrement sur sa béquille, il ne poussait pas de chariot, ne tirait pas de sac. Il portait une veste étroite sur un pantalon sans couleur.

Il n’était pas élégant. Pour autant sa tenue banale ne permettait pas de le situer socialement d’emblée. Il était seul, il était discret. Il avait l’allure de ces figurants qui passent dans un film mais dont on ne saura jamais rien. Un quidam. Un passant.

Rien de spécial donc. Je ne saurais dire à partir de quel moment je l’ai remarqué. Quand on fait ses courses, la liste à la main, on cherche les rayons, l’article voulu, le regard rivé sur les marques et les prix.

Je ne connais encore personne dans cette petite ville qui pourrait m’interpeller en me reconnaissant. Ici, les gens se retrouvent beaucoup au supermarché. Les conversations vont bon train. Au carrefour entre les rayons on se fait signe, on s’invective joyeusement, on s’attend, on se retrouve et ça discute.

C’est une particularité que je n’avais pas observée dans d’autres régions. Ici les gens semblent avoir le temps. Ils coulent de rayon en rayon, ils ont leurs habitudes. La plupart du temps madame dirige et monsieur pousse le chariot l’air un peu hébété ou se contentant d’opiner. Des petites filles réclament des marques précises. De grands adolescents accompagnent leurs mères célibataires et rajoutent des choses inutiles en loucedé.

Le vieux monsieur lui semblait seul et en interaction avec personne. Avec sa béquille, il ne faisait pourtant pas que déambuler.

C’est après plusieurs passages que je compris

La première fois que je le vis c’était au rayon des produits ménagers. Il examinait attentivement un de ces produits pour nettoyer les moquettes. La deuxième, c’était du côté des paquets de café. Un peu plus tard, me rendant compte que j’avais oublié les mouchoirs en papier, je rebroussai chemin et il était là, examinant attentivement des mouchoirs parfumés.

Ce n’est qu’à ce moment précis que je compris qu’il n’achetait rien, n’emportant aucun article, se contentant de les regarder puis de les reposer…

Un inspecteur du magasin ?

Je me souviens qu’autrefois on croisait de ces « faux clients » dont la mission consistait à déambuler dans le supermarché pour tenter de débusquer un éventuel voleur. Quand je le revis peut-être une cinquième fois, je me posais la question…

Et je me répondis par la négative… à chaque fois l’homme était dans une zone isolée, un peu en retrait. Et puis les « faux clients » pour mieux se dissimuler, je n’en avais jamais vu avec une béquille et encore moins sans chariot ou un cabas oour être crédible.

Compte tenu du nombre de rayons où je le surpris, de sa silhouette maigre et de sa veste étroite, je ne voyais pas non plus qu’il puisse cacher des objets pour les dérober…

Excepté cette béquille qui révélait peut-être un accident passé ou une fragilité, rien ne permettait de le caractériser ou le distinguer.

Je le vis reposer délicatement une bombe de mousse à raser qu’il venait d’examiner…

Un policier en filature ?

Un représentant d’une association de consommateurs comparant les prix ? Il aurait tout noté de tête, ce n’était pas crédible.

Paranoïaque

Je finis par me demander si je ne devenais pas parano. À la septième ou huitième fois, du côté des salades, je le retrouvai examinant les endives avec une vraie concentration. Mais, bon sang, à supposer qu’il se promène au hasard dans les rayons, comment parvenait-il à deviner ceux où j’allais me rendre et se trouver à chaque fois, non pas au niveau des articles que je convoitais mais à une ou deux encâblures ?

Toujours avec ce léger retrait, cette distance discrète, ne croisant absolument jamais mon regard – était-ce intentionnel ?

De mon côté je finissais par être gêné même de pouvoir donner le sentiment de le fixer.

En arrivant du côté des charcuteries j’étais presque soulagé de ne pas le trouver.

C’est en me retournant pour attraper le chariot et progresser vers la caisse que je le vis retournant un sachet de salamis. Il était là !

Et voilà que l’homme pourtant occupé à son examen des produits, parasitait ma propre recherche. Je connais encore mal ce supermarché, je perds du temps à chercher où se trouvent les articles…

Je poussai mon chariot vers la caisse où une dame charmante m’accueillit commentant chacun de mes achats et les recettes que l’on pourrait faire avec…

J’acquiesçais à l’heureuse diversion de son bavardage tout en guettant si l’homme n’allait pas soudainement paraître au niveau des caisses… Mais non. Je payai soulagé et sortis.

Peut-être était-il encore là-bas ?

C’était une sensation sourde. J’essayais de ne pas y penser. Non seulement je ne cesse de m’interroger sur ce que ce vieil homme pouvait faire à examiner, soulever et reposer des articles… plus encore, je me demande même maintenant s’il est toujours là-bas…

Rentré à domicile, à plus de trente minutes des commerces, je le revoyais fixant la bombe de mousse à raser ou les endives. Je dus presque me retenir pour ne pas y retourner l’après-midi et en avoir le cœur net.

Était-il encore au supermarché ? Qu’y faisait-il vraiment ? Pourquoi personne ne lui disait rien ?

Était-il dans ce fameux temple de la consommation pour rompre sa solitude, se donner contenance, toucher tout ce qu’il n’avait plus les moyens d’acheter ou simplement en super maniaque, repérer un à un les articles qu’il reviendrait prendre plus tard ?

Je me suis souvenu selon les villes ou les villages où j’ai pu vivre, qu’il y a souvent ces « figurants » auxquels on ne prête guère attention mais qui immanquablement sont dans le paysage, comme des éléments du décor…

Ils sont nombreux ces anonymes dont personne ne sait vraiment rien…

Mais imaginez, si ça se trouve, depuis le matin, jusqu’à la fermeture, l’homme à la béquille poursuit son étrange promenade… sans jamais rien acheter…

petit bonhomme dans une boite
Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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