Je dois renouer avec la spontanéité


Gull

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5–7 minutes

Ce serait mensonge de dire que tout serait programmé dans ma vie. Je vois pourtant que je dois renouer avec la spontanéité. Plus résolument. Non pas pour réfuter toute inhibition, régulation ou n’être que l’esclave de l’impéritie, de la procrastination, de l’imprévoyance mais pour mieux me relier au présent, être dans ce présent, pouvoir y plonger. Surtout pouvoir vivre sans m’imposer le carcan d’habitudes ou de contraintes trop sévères ou inutiles. Si la créativité a souvent besoin de cadres ou de règles, elle doit pouvoir s’exprimer en liberté à son tempo, autant que de besoin…

Il faut des horaires au chemin de fer

Combien de fois protestons-nous parce qu’un train est en retard ? Nous nous sommes tout autant amusés du 11h42 ou du 9h17.

À l’école, quand j’étais petit, la sonnerie précise nous libérait tout comme le sifflet dans la cour nous avait figés à l’heure dite. Combien de phrases sont-elles restées en suspend ou de ballons ont terminé lâchement leur course contre un mur alors qu’un pied impatient les attendait ?

J’ai passé ma vie de maître d’école puis d’inspecteur à élaborer des emplois du temps, des programmes, des planifications.

À la fin d’ailleurs, le système était à ce point en tension que les agendas se reconstruisaient presque au jour le jour tout devenant bêtement urgent. L’épidémie de COVID nous a ainsi bien appris à nous adapter sans cesse.

En classe encore, le talent du maître que j’étais, était de sentir sa classe comme un cavalier son cheval : il fallait quand ça coinçait faire des pauses, changer d’activité, bifurquer si le groupe s’essouflait, s’épuisait,renâclait ou a contrario, lorsque la passion saisissait le groupe -souvent pris dans la joie d’écrire ou de chercher la résolution d’un problème- alors, on s’autorisait de prolonger. Il arrivait que les élèves ne voulaient plus descendre en récréation pris par la joie de ce qu’ils avaient à faire. Il arrivait qu’on trahisse l’emploi du temps non pour se punir et rester collés à un pensum, mais parce qu’au contraire on avait trouvé de quoi plonger tout son esprit dans une réalisation où l’intelligence exaltait les âmes et subjuguait les corps dans le même mouvement. C’est ça « être dans le flow »

Certains professeurs disent encore n’avoir jamais de temps pour le programme, reste à voir ce qu’ils en font. Du temps et du programme.

Plus tard, j’ai eu des collaboratrices dont l’une des tâches premières était d’aider à tout prévoir, à tout programmer et il ne restait guère de temps pour improviser ou penser autrement. Comme une obsession de la « chose à faire » et des rendez-vous qui se succèdent.

Compétition des petites et grandes tâches, lutte contre les distracteurs, temps perdus et obligés dans des réunions, des rituels, des traditions et coutumes diverses qui peuvent avoir leur intérêt social mais aussi verrouiller initiative et créativité.

Après toute une longue vie d’emplois du temps et de programmes, on aurait pu penser que la liberté retrouvée, j’allais goûter aux joies de l’activité spontanée ! Que nenni. Mon cerveau a été à ce point conditionné que je gère encore un agenda et tends à programmer mes semaines au delà du raisonnable… J’ai « progressé » mais cela reste outrageusement envahissant. J’avais déjà raconté ici comment j’ai réussi à me mettre en burn-out à la retraite ! Cette question du temps de vivre suppose d’être vigilant.

La spontanéité se travaille

Pennac doit dire ça dans « Au bonheur des Ogres » en 85 : « la spontanéité ça s’éduque« .

C’est une disponibilité d’esprit, une autorisation à se donner. Un peu comme ces autorisations que l’on se signait à soi-même pour sortir se promener lors du COVID ? Mieux que ça tout de même. C’est accepter les chemins des écoliers ou de traverse, c’est laisser la curiosité faire et nourrir les chances de sérendipité.

C’est « surfer » sur le Web, ou butiner chez le libraire, c’est se laisser accrocher par un regard dans la rue, c’est ne pas couper court ou trouver un prétexte pour rentrer… C’est lâcher prise avec ce qui n’est pas vraiment urgent et savoir faire quelques infidélités à ses habitudes.

C’est vrai, s’il y a des gosses à aller chercher à l’école, un boulot à terminer, un vaccin à faire… on a des contraintes. Dans son boulot aussi, même si on verrait d’un bon œil initier un changement, le cadre hiérarchique ne le permet pas toujours… mais rien de plus triste que ce que j’ai entendu tout à l’heure quand une vieille dame qui discutait avec une copine sur un banc lui a dit devoir interrompre de toute urgence leur conversation qui lui plaisait visiblement car elle avait « son émission » de télé. Comme je pense pas qu’elle soit speakerine, ça a fait deux malheureuses. L’amitié a besoin de spontanéité. L’amour aussi.

Avec ma propension à vouloir légiférer sur ma propre vie, je vois bien que je me stresse tout seul avec des obligations idiotes d’une part et des privations de liberté. Je progresse, mais je n’improvise pas encore assez. J’ai encore tendance à me dire quel jour j’irai au cinéma et non y aller commandé par l’envie ou parce que j’aurais vu un film à l’affiche en passant dans la rue et que « par hasard » ce serait la bonne heure.

Il faut un mélange de disponibilité et de détachement, de sens de l’observation ou un bon opportunisme…

Un autre élément, en lien avec ce que je disais plus haut sur le fonctionnement des classes et l’emploi du temps, c’est s’autoriser à prolonger un moment de création, même si « c’est pas l’heure ». Quand on le peut, pourquoi s’arrêter alors qu’on est productif ? Ou bien, si l’on a une insomnie, pourquoi se torturer parce que l’on ne dormirait pas alors qu’on trouverait une chose amusante à faire ?

La spontanéité est créative, indocile, peut-être révolutionnaire

Qui n’a connu cette amie dont les réponses spontanées ne s’embarrassent guère de diplomatie ou de formes ? Et dans l’effroi provoqué par cette parole si « libre », la joie au fond de l’entendre dire tout haut ce que l’on retenait pudiquement.

Bien sûr, le con est souvent spontané dans son expression, il ne s’autocensure pas. En même temps, cette « sincérité » nous permet de savoir à qui nous attendre…

La spontanéité nous permet d’être créatifs, d’oser essayer une combinaison de couleurs, de jouer autrement d’un instrument, d’essayer… Et si je faisais comme ça ? Et l’on fait une découverte délicieusement imprévue.

L’empirisme a ses limites, mais l’autodidaxie boit au lait de la spontanéité.

La spontanéité est l’apanage des esprits libres. Je mange quand j’ai faim mais je ne mange pas sans appétit. Peut-être aussi est-elle révolutionnaire lorsqu’elle ose se moquer du conformisme ?

Mais oui, je vois bien, je dois m’accorder plus de spontanéité encore dans mes essais, mes escapades, mes découvertes, ma façon d’appréhender et d’investir pleinement le présent. Il y a de la gourmandise dans la spontanéité, même du plaisir. Eh bien que les conservateurs adorent voir le bon peuple se priver et souffrir pour des causes obscures, il n’y a rien qui justifie de s’autocensurer…

Et je dois sans auto-jugement, y veiller joyeusement, généreusement et avec tolérance envers moi-même !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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