Le réveil matin impose sa loi, l’agenda poursuit. Entre temps obligés, contraintes et espaces de liberté, comment passer du temps subi au temps choisi ? Comment conjuguer cela avec les urgences, les aléas et notre énergie qui ne répond pas toujours ? Suite des réflexions autour d’une rentrée douce, calme et poétique !
Emploi du temps et grille de service
J’entendais une discussion d’hôtesses de caisse dans mon supermarché pas préféré qui découvraient leur emploi du temps émietté et surtout que la dame numéro 1 venait pour deux heures, devait s’arrêter trois heures où elle était remplacée par dame numéro 2 qui partait ensuite et elle reprenait après. Comme elle habitait loin, elle restait dans le coin. Pour d’obscures raisons, il était impossible aux deux dames de permuter de façon à permettre à l’une de ne pas émietter son emploi du temps…
Dans les collèges, des logiciels aident à croiser les contraintes. Tout le monde n’en sort pas content et s’en suivent des négociations.
Étudiants ou lycéens composent parfois avec des grilles à trous.
Passons sur la restauration où les horaires sont souvent élastiques et pas toujours compensés ni en temps, ni financièrement… N’oublions pas celles et ceux qui dans les hôtels ou les hôpitaux ont des astreintes nocturnes. La pression est d’autant plus forte qu’on manque de main d’œuvre.
Mes proches étaient étonnés de constater que je n’avais pas d’horaires et qu’entre urgences et réunions, pendant de longues années, il me fut impossible de fréquenter avec régularité la piscine ou une salle de spectacles…
N’oublions pas à la périphérie du travail, les temps contraints comme les transports ou la préparation…
Je rappelle ces données pour qu’on n’oublie pas la dimension sociale. Très certainement les temps de crise, les tensions, la faiblesse des représentations syndicales ont favorisé des situations qui rendent la vie difficile. Parfois intenable. C’est souvent complexe, pas toujours imputable aux « patrons » mais cette pression qui est aussi un instrument de domination n’est pas à négliger. C’est du vrai quotidien. Les sites de développement personnel qui parlent de « gestion du temps » sont bien pudiques à ce sujet.
Ce ne sont pas seulement des contraintes absurdes, elles pèsent sur la santé, ont des répercussions familiales. Individuellement, notamment depuis la pandémie, des personnes réagissent, exigent des aménagements… Reste qu’à l’instar des grilles de salaire, on reste discret et il y a peu de lieux où l’on fait confiance aux employés pour qu’ils s’organisent collectivement.
Composer avec le réel mais interroger temps libres et contraints.
Quand j’habitais en Seine Saint-Denis, j’avais mesuré qu’à dix minutes près, l’heure de départ de la maison pouvait conditionner la suite. Et ce n’était pas forcément partir plus tôt mais partir au bon moment où il y avait un petit « creux » compatible avec mes propres horaires… Cela pouvait changer selon les jours. Je préférais quitter l’école parfois un peu plus tard et paradoxalement, je rentrais plus vite et plus détendu… En ville, après les grèves de 95, j’ai découvert que je gagnais du temps – et de l’argent- en abandonnant la voiture que j’ai vendue à ce moment là…
Nous connaissons toutes et tous ces personnes qui préfèrent dormir le plus possible le matin pour sauter dans leur pantalon comme s’il y avait le feu et se précipiter vers leur travail. C’est même stressant à regarder. À contrario, je fais partie de celles et ceux qui se lèvent très tôt prennent leur temps… mais j’ai appris à limiter ou différer mon contact avec les flux d’information dès le matin. J’ai toujours préféré préparer mes affaires la veille et j’ai toujours aimé arriver en avance… presque trop en avance dans nombre de situations.

Certains programment tout longtemps à l’avance, mais les impondérables, un accident, une urgence peuvent secouer l’agenda. J’observe une nouvelle tendance qui vise à programmer les rendez-vous le plus tardivement possible et sur une période courte. J’ai vu, y compris en n’étant plus en activité salariée, à quel point charger mon agenda même de rendez-vous sympathiques engendrait une charge mentale.
Je préfère donc maintenant distinguer la liste des choses à faire, qu’on peut hiérarchiser et dont on peut repérer les urgences et positionner les rendez-vous presque au fil de l’eau.
Je me souviens, quand je travaillais, de la difficulté à vouloir « rentabiliser » en enchainant les rendez-vous sur un même lieu géographique. Combien de fois m’est-il arrivé en travaillant dans la magnifique Belle-Île-en-Mer de ne pas avoir même le temps de croquer une pomme à midi. Impact immédiat au retour, où je tombais épuisé…
Penser l’utilisation de son temps, c’est apprendre à composer en s’interrogeant sur la qualité du temps que l’on pourra consacrer à une activité en croisant cela avec sa propre énergie…
La qualité du temps
Je parle souvent de l’école. Des emplois du temps sont en place, pas toujours respectés. Très souvent on veut à tout prix « finir » ce qui était prévu… quitte à réduire ou écraser la suite. Mais un autre défaut serait de ne pas s’accorder le droit lorsque la classe est dans « le flow », travaille avec plaisir, de prolonger une activité… La notion de désir/plaisir, de projet porteur compte. Et tout autant celle de l’énergie et de la possibilité de mobiliser son état d’esprit. Le moment choisi va jouer évidemment. Les chronobiologistes se sont beaucoup exprimés, sans toujours prendre en compte toutes les dimensions…
J’écris mieux des articles de réflexion le matin, de la fiction ou des chansons le soir. Mais de temps à autre, l’inspiration engendre un désir assez fort pour que je m’engage dans une rupture avec ce qui était prévu pour me concentrer sur une activité qui me porte. C’est mon luxe aujourd’hui…
Dans tous les cas, il me semble que chacune ou chacun doit croiser les contraintes et les marges de manœuvre possible en fonction du contexte. Tel rituel personnel ou professionnel est-il utile ? Quel besoin n’est pas répondu ? Quel aménagement permettrait de mieux prendre soin de moi ou des autres ?
Savoir dire non ou pourquoi pas ?
Deux mouvement en apparence contradictoires me conduisent aujourd’hui.
Savoir dire non : je l’ai développé y compris professionnellement pour m’éviter les pince-fesses au profit de rendez-vous intéressants. Je ne cherche pas à me rendre quelque part pour une question d’image mais parce que ça me fait plaisir ou que c’est utile à quelque chose.
Savoir dire « pourquoi pas ? » c’est à dire saisir l’invitation inattendue, la découverte surprise et donc bousculer ce qui était prévu (ou pas prévu ou routinier) pour s’engager dans ce qui sera au fond une création par la rencontre, accepter ou susciter un partage, découvrir, explorer, se laisser surprendre… En général, je suis surpris positivement… a contrario, il m’est arrivé (une fois) de quitter un spectacle parce que j’y perdais vraiment mon temps.
L’approche poétique du temps c’est saisir la chance de la rencontre, c’est oser prendre le chemin des écoliers, c’est se perdre un peu, explorer, se laisser guider par la curiosité. Et là je perds moins de temps qu’à regarder la télévision… Autrement dit il faut interroger ces temps où je suis actif et ces temps où je reste passif. Cette approche pouvait se produire en milieu professionnel, par le biais d’un échange, d’une surprise, où lorsque je racontais à la classe, en fin de journée, une histoire ou un conte… où lorsque je lançais un jeu poétique…
La richesse du temps bien vécu, tient dans la licence qu’on s’accorde à le transformer, le distordre, le bricoler à sa main. Il s’agit de composer, d’interroger, de moduler…
S’il restera toujours un cadre et des contraintes, je peux aussi réfléchir à la façon de m’organiser à l’intérieur de ce cadre contraint avec une idée force, comment pourrais-je être alors le mieux présent possible à ce que je dois faire ?
Peut-être aussi faudrait-il regarder l’ensemble des temps à vivre : temps de repos, temps de travail et sa périphérie contrainte, temps de loisir, temps d’obligations quotidiennes (s’alimenter, gérer sa maison…) temps ritualisés et temps improvisés… en croisant tout cela avec les idées de plaisir et de désir…

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