Comment chercher de la poésie dans son quotidien ?


Pavots

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6–8 minutes

C’est l’agitation du Monde, tout cet énervement qui invitent à chercher le calme en cette rentrée. Une façon de reprendre la main en écoutant nos besoins, de se donner ou reprendre du temps, mais comment chercher de la poésie dans son quotidien quand les tensions diverses, les pressions, le tempo soutenu risquent de s’emparer de nos journées comme si on confisquait notre liberté ?


S’extraire ou s’emparer du réel ?

Combien de fois, élève, me suis-je ennuyé en cours ? Combien de fois, professionnel, me suis-je trouvé avec le sentiment de perdre mon temps dans des colloques bavards ?

Les organisations sociales mettent beaucoup d’énergie à développer notre passivité. Il faut se soumettre à des mises en scène. Sous prétexte de développer notre sentiment d’appartenance à un groupe, on nous prie de nous taire et d’écouter… Mais nous ne retiendrons que dix pour cent du discours… Nous aurons le droit de poser des questions, pourvu qu’elles entrent dans le cadre. Il faut que ça fonctionne… jusqu’à ce que nous n’imaginions même plus d’autres possibles. Le conformisme est une des plaies de notre société. Et il est partout . Alors nous devenons des exécutants et le rôle de la hiérarchie se réduit souvent à contrôler. Ce qui dans les faits deviendra contre-productif.

Bien sûr, quelques cours m’intéressaient et lycéen je me souviens que j’aimais plonger dans celui d’Histoire, quitte à anticiper la lecture du chapitre que commentait le professeur rivé à son plan. Je notais mentalement des pistes à explorer. Ce n’est pas en classe que j’apprenais, mais j’y butinais des sujets intéressants. Nous étions rarement invités à agir, à faire avec nos mains, à construire du discours ou imaginer… Que de temps perdu ! Alors, j’ai développé deux ou trois stratégies : à la primaire, les amitiés prirent le dessus. Plus tard, je rêvais en classe, m’extrayant, me sauvant par la fenêtre, présent seulement physiquement. Puis, dans les interstices qu’on nous laissait, il y avait le théâtre et les amis du théâtre.

Plus tard, dans mes métiers, j’ai tenté d’introduire la créativité quand c’était possible. Et l’humour qui lorsqu’il n’est pas tourné contre les personnes et dénué de cynisme, peut être une forme de poésie. Il faut savoir détourner la contrainte, investir ce qu’on peut, faire marcher l’imagination…

Je me souviens de la complicité avec cette classe de CM1. Je faisais semblant d’être un vieux maitre sourd.

— Maître, je peux aller aux toilettes ?

— Comment ? qui est cette Antoinette ?

— Non, je voudrais aller aux toilettes !

— Cueillir des pâquerettes ? en pleine classe ? C’est bon, mais rapidement alors

Puis plusieurs jours plus tard, devant des stagiaires médusées :

— Maître, je peux aller cueillir des pâquerettes ?

— Oui bien sûr, mais juste un petit bouquet

L’élève, le maître, la classe jubilaient. D’autres suivirent et avec cette classe, nous avions parfois des conversations aussi surréalistes que poétiques, nous jouions avec la langue dans une complicité qui ne nous empêchait pas de faire « nos exercices » scolaires. Non seulement cette classe s’appropria la Grammaire Impertinente de Jean Louis Fournier mais sut l’enrichir dans une jolie composition collective où chacun apportait son joyeux grain de sel et à propos.

Je me souviens encore de l’univers crasseux d’une école abandonnée du dix-neuvième arrondissement de Paris. Il fallait tenter de mettre un peu de poésie dans l’espace et son aménagement, dans le tempo, dans les échanges. Il fallait rendre supportable ce lieu à des enfants déjà en souffrance et créer les conditions d’un apaisement pérenne pour qu’ils puissent avoir envie d’apprendre. Nous en avons appelé aux poètes. Prévert, et de façon encore plus forte : Hugo.

Quand les CM2 vibrant d’empathie ont dit : « Gavroche c’est nous ! » quelle belle appropriation ! Quand ils sont allés chercher dans les textes du vieux Victor, ceux où ils se reconnaissaient, quelle puissance dans ce moment. Ils les ont appris par cœur et ont su les dire devant les collégiens médusés… Alors l’espace sinistre était transformé, leur conscience éveillée et leur espoir ravivé. La poésie n’avait là aucune fonction décorative, elle était révélatrice et émancipatrice. Et nous étions reliés ensemble par le pouvoir des mots qu’ils avaient bien compris malgré ou à cause de leurs difficultés immenses.

Ergonomie, esthétique, images d’attachement

Dans nos univers professionnels, dans nos métiers, je crois que la fluidité doit être l’objet d’une réelle attention. On l’a compris dans nombre d’entreprises où l’on peut inviter son chien, faire pousser des plantes, afficher des images colorées. Jouer avec l’espace, chercher le beau…

Ce n’est pas toujours simple dans les univers administratifs souvent hyper-normés. Autoriser l’image d’attachement sur un bureau… L’ergonomie, la façon de penser l’espace, la circulation comptent énormément.

Dans la contrainte, les personnes les plus épanouies sont celles qui osent affirmer leur singularité : que ce soit par leur tenue, leur façon d’organiser l’espace, les taches…

On réduit beaucoup l’espace, on contraint souvent à la cohabitation… plutôt qu’une lutte de territoires, il serait intéressant de réfléchir à la façon d’habiter les lieux pour permettre leur appropriation…

Susciter et cueillir des moments poétiques

Il m’arrivait à Paris quand j’étais las du métro, de m’offrir au retour du travail, une escapade à pied, en bus. Regarder autrement l’environnement et les personnes, débusquer la fleur entre deux plaques de ciment, une vitrine inattendue, une fontaine… perdre un peu de temps… Passer par une autre rue, s’autoriser une escale dans une librairie ou un café inconnu… discuter avec une personne vivant dans la rue… raccompagner la vieille dame avec son sac lourd… et l’entendre raconter ses souvenirs.

Paradoxe d’un temps apparemment perdu… oui, différer une tache…

Il m’arrivait plus tard lorsqu’une réunion avait été difficile, de m’offrir un quart d’heure au bord de l’océan. Oui, ce n’était plus à Paris. Car on a le droit aussi lorsqu’on a épuisé les joies d’un lieu de chercher d’autres environnements.

Chasser ce qui agresse

Ce n’est pas toujours simple. On est vite happé. Là par un réseau social, ailleurs par un écran de télévision, une grande surface, la publicité. Le monde ne manque pas d’énervés ou d’occasions de disputes.

Une sorte de bureaucratie et de normes nous entravent. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas de règles, de régulation… il y a cette question de la tolérance, d’un cadre qui doit protéger sans verrouiller.

La poésie c’est la graine qui sait germer seule entre deux dalles de ciment. Il lui faut un mélange d’inconscience, de volonté, de certitude.

On serait tenté de fuir le monde. Lorsqu’on en refuse la violence ce pourrait-être une solution· mais la violence du Monde aujourd’hui se fait entendre partout. Alors il faut savoir mettre des limites, en poser pour soi, s’affirmer sans s’opposer, pas forcément s’exposer…

Peut-être faut-il s’autoriser à. Être soi.

La crainte de déplaire souvent, de ne pas être convenable… Ou bien même qu’on raillerait l’apparente mièvrerie de la poésie ou de la posture poétique… tout cela ferait rentrer l’escargot dans sa coquille.

Tout le monde connait la citation célèbre de René Char qui de mémoire doit venir de « Rougeur des matinaux » : “Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.”

Dans les chants de la Balandrane, où il dit aussi  » « le mot appelle un essaim de sens hors du puits de notre cœur gourd », il ajouter un peu plus loin « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Un moment nous serons l’équipage de cette flotte composée d’unités rétives, et le temps d’un grain, son amiral. Puis le large la reprendra, nous laissant à nos torrents limoneux et à nos barbelés givrés. » (Ma feuille vineuse)

Autrement dit, peut-être devons-nous laisser les mots surgir. Voilà pourquoi un temps, j’étais souvent accompagné d’un carnet. Il s’agit alors de s’en remettre à la surprise des mots.

On peut encore prendre des images avec un appareil photo… histoire de décaler le regard…

Peut-être ne s’agit-il pas tout à fait de chercher la poésie mais de la laisser venir à soi ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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