Procrastiner ou s’ennuyer n’est pas bien vu. Notre temps est divisé entre rituels plus ou moins pensés, tâches obligatoires à l’agenda, et pseudo-délassement envahissant par un numérique chargé de capter notre attention et d’influencer nos représentations. Nous dormons moins qu’avant, nous bougeons moins. Improviser ? Quand ça ? Nous n’aimons guère. Et pourtant c’est une aventure qui nous enseigne sur nous et les autres.
Intelligence émotionnelle et flow
Difficile d’improviser en gardant tous les traits et apparences de son costume social. C’est dans l’improvisation qu’on se découvre et découvre autrui.
Dans cette affaire, il s’agit d’agir, d’être dans ce que l’on fait, d’oser. Il faut « se lancer ».
Le site Evenice.fr rappelle comment l’improvisation peut stimuler la créativité :
L’improvisation se révèle être un outil puissant pour explorer et améliorer ce processus, en mettant l’accent sur l’écoute, la conscience de soi et la gestion des émotions. Dans un monde axé sur les résultats, l’improvisation nous rappelle l’importance de l’interaction humaine et de l’intelligence émotionnelle.
L’improvisation crée un laboratoire socio-émotionnel où nos défenses personnelles sont mises à l’épreuve. Dans l’incertitude de l’instant présent, nos schémas de pensée et de comportement automatiques sont révélés. L’improvisation nous invite à reconnaître et à transformer ces schémas, en acceptant l’incertitude et en apprenant de l’échec. La neuroplasticité, la capacité du cerveau à se remodeler, est au cœur de ce processus. La pratique répétée de l’improvisation renforce de nouvelles connexions neuronales, favorisant ainsi l’apprentissage socio-émotionnel. Les méthodes expérientielles, telles que l’improvisation, sont plus efficaces que les approches traditionnelles pour développer ces compétences.
Eliott Meunier dans son manifeste sur le mouvement nous dit :
«— Quand je danse en improvisation, je cherche un état d’extase… Je crois que plus on atteint l’extase en dansant, plus on danse depuis ces niveaux élevés de conscience, et plus notre danse devient authentique. Il ne s’agit plus de technique, mais de transmission d’état… » plus loin il ajoute : « Ainsi, comme on reprend cette position de conscience, la personne en face peut, par résonance, revenir à ce qu’elle est vraiment elle aussi. Elle peut ressentir notre sensibilité résonner avec la sienne, et entrer avec nous dans notre aventure, car on la laisse pénétrer en nous et être profondément touchée. Finalement, c’est la conscience qui s’exprime à travers mon corps et qui résonne avec elle-même chez l’autre, qui est aussi conscience dans son corps. C’est la rencontre non duelle permise par l’art (ou le sexe qui fonctionne pareil d’une certaine manière). »
Un autre Eliott (Prigent) a raconté comment il a rencontré le premier pour un projet où il lui fallait se lancer dans l’imprévu, sans être certain de disposer des compétences nécessaires. Mais comme il le dit :
« — Je sais aussi que la meilleure façon de mieux se connaître, de savoir ce que l’on veut et de grandir, c’est de plonger régulièrement dans l’inconnu. »
On voit qu’improviser engage un certain dépassement de soi, il ne s’agit pas tant de « performance » que de cheminement, de mise en action et quand « la mayonnaise prend » alors, il y a la possibilité de se trouver dans cet état créatif spécifique, l’état de flow.
Se lancer et s’amuser comme un enfant
Il y a ce moment où comme l’enfant qui s’ennuie et imagine une histoire ou un jeu avec trois galets et deux morceaux de bois, nous allons puiser dans nos propres ressources pour créer.
Il faut s’autoriser à le faire sans se prendre au sérieux. Je me suis lancé hier avec l’expérience amusante d’un texte que j’ai improvisé et ensuite chanté. Ce qui est venu d’emblée et a commandé la suite, c’est un phrasé, un tempo… mais pas du tout intellectualisé. Je me suis amusé des mots qui sont sortis. Parfois une métaphore peut surgir mais chacune ou chacun y mettra bien le sens qu’iel voudra.
Il faut peut-être moins se laisser happer par le scroll, les habitudes… et aller se mettre en mouvement. Je parlais l’autre jour encore des escapades improvisées. Tout à l’heure encore, en rentrant d’une balade, je me suis dit : «— Et si ? Si j’allais voir cette petite route vue sur le chemin du retour et encore jamais explorée ? »
J’ai découvert un petit village perché admirable, un merveilleux bout du monde, une pépite.
On dit parfois qu’on n’a pas le temps ou « flemme ». Pour que ce soit réussit, il n’est pas question de se forcer, mais de se rendre disponible. Ce n’est pas un rendez-vous obligatoire mais tient plutôt de la capacité de s’autoriser la possibilité de la surprise.
C’est aussi de temps en temps, casser la routine d’un rituel ou de fausses obligations.
Écrivant ces lignes, je voudrais éviter le piège de la prescription plus ou moins insidieuse. L’improvisation a jalonné ma vie comme autant d’autorisations que je me suis accordées. Il me faut simplement veiller à lui laisser la possibilité de venir, de prendre sa place avec fluidité, légèreté, liberté et bonne conscience !
Se dire, « — ce soir on improvise ! » c’est comme une invitation pour soi et autrui.
PS : je sais que pour certaines personnes qui ont besoin d’une vie hautement balisée, c’est quelque chose de particulièrement délicat. Et ça doit aussi se respecter avec attention, quitte à offrir juste un bref instant…
Comme celui que l’on se donne avec la simple baguette pour faire des bulles de savon. Éphémères bulles et pourtant porteuses de leur part de grâce, de magie et si l’on est au moins deux, d’admiration partagée.

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