Victor a invité Hélène et Adelin à dîner !
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Épisode 12
Je pense que tout est prêt, mais j’ai l’esprit vide. J’ai bien l’impression que j’ai déclenché quelque chose. Je vais me retrouver confronté à la réalité. Avant, tout était dans mes pensées, maintenant me voici dans l’histoire, dépassé par l’histoire. Je suis le comédien qui avant d’entrer en scène pense avoir tout oublié. Un mélange de trac et d’accablement. Je me réfugie dans les gestes ménagers. La vaisselle à installer. Les saladiers emplis de beignets de crevettes. Le vin rafraîchit avec les jus de fruit. Les serviettes en papier disposées artistiquement de part et d’autre de mon bureau transformé en buffet de réception.
L’épicière fut surprise, j’achète rarement autant. J’ai préparé un gentil souper. Truite fumée, charcuteries. En espérant qu’ils aimeront. J’ai choisi un dessert à la pâtisserie. Tarte aux pommes, modeste mais plaisante à l’œil. Je ne suis pas trop inquiet. J’ai assuré côté intendance.
J’ai changé de chemise pour celle à gros carreaux, la chemise de bûcheron qu’affectionne Hélène. J’avais mis un disque, je suis incapable de supporter la musique, même ce vieux Miles, j’ai arrêté. Le disque attend sur le plateau, nous verrons quand ils arriveront. S’il y avait la musique je risquerais de ne pas les entendre dans l’escalier et je ne veux pas donner l’impression d’être surpris ou sursauter lorsqu’ils frapperont. Je dois conserver mon flegme.
Je suppose que c’est Hélène qui frappera à la porte. Il devrait être intimidé. Plus jeune que moi. Puisque j’ignore tout du personnage ça ne sert à rien de s’en forger une image à l’avance. Sur une mèche, on ne fait ni un visage, ni un corps, ni une voix. Si ça se trouve, je vais tomber sur l’un de ces blancs-becs blasés qui critiquent tout, le genre caustique qui va se foutre ostensiblement de ma déco, des photos ou de la tenture indienne. J’espère qu’ils ne vont pas s’engueuler avec Hélène. Il faudra que je sois assez conciliant et bavard pour éviter tout risque de malaise. Je ne dois pas oublier qu’il y aura Adelin mais surtout Hélène dont les réactions sont parfois imprévisibles. Je dois absolument éviter qu’elle se jette à mon cou et me colle. Inévitablement toute tierce personne en serait mal à l’aise.
Dire que je n’ai pas eu le moins du monde besoin d’argumenter pour convaincre Hélène d’inviter son frère à se joindre à nous. Elle a immédiatement trouvé l’idée sympa. Je n’en revenais pas. Et puis elle savait que son frère était libre, qu’il n’y aurait pas de problème pour venir. Déconcertante simplicité. Hélène avait ajouté qu’il serait sûrement content de me rencontrer après avoir autant entendu parler de moi.
Sur ce chapitre, j’ai quelques craintes. Je m’étonne d’ailleurs que ma belle Hélène m’ait si peu parlé d’Adelin tandis qu’elle lui aurait fait des confidences à mon sujet.
C’est vrai qu’Hélène est volubile. J’avais déjà observé que sa mère me connaissait mieux que je ne le croyais au départ.
J’espère qu’elle ne l’a pas saoulé avec moi et ma petite histoire, du genre : « tu sais, il est orphelin, il a beaucoup souffert », mais au fond j’ai une petite fierté à l’idée qu’elle ait déjà parlé de ma petite personne. Pas si mauvais de compter un peu.
Je tourne dans la pièce entre la table et le réveil. Logiquement ils devraient bientôt arriver.
Chaque chose est à sa place. Des bâtons d’encens distillent un mélange de vétiver et de vanille. Je n’aurais pas dû, indéniablement cela ajoute une touche affectée et gentillounnette. Je craignais qu’on trouve que la chambre sent l’humidité. Le chauffage est à fond. Le lit est impeccable. Je frotte un peu les verres qui manquent de transparence, le calcaire rétif est incrusté.
Mes gestes me précèdent. Je ne maîtrise pas correctement la machine. Mes pensées sont sur la route du village. L’oreille aux aguets. Je ne peux pas les voir arriver de la fenêtre, je jette tout de même un œil histoire de tenter de percevoir quelque chose dans la vague rumeur vespérale. Je me gratte la tête, nerveusement mes ongles fouillent mon cuir chevelu. Je prends machinalement un livre, un manuel que je dois réviser, mes yeux se baladent sur les mots, je flotte, je n’accroche à rien. J’espère que vous n’allez pas tarder. Si ça se trouve, Adelin est un garçon très chouette. J’espère qu’on ne va pas s’ennuyer. J’ai au moins l’avantage de me présenter sur mon territoire, mon repaire. Il faudra tout de même improviser. Tellement improviser. Heureusement qu’Hélène parlera ! Ce ne serait pas eux ? C’est un chien qui aboie. Est-ce qu’il est de leur côté ? J’entends une auto qui passe. Ils venaient à pied. Je ne pense pas que leur mère ou leur père les accompagne. Si l’un des deux venait et se sente obligé de débarquer me saluer. Il faut que je prévoie un verre de plus, au cas où. Mais il ne me reste plus qu’un moche verre à moutarde de récupération. C’est moi qui boirais dedans. Si nécessaire. Il est propre mais vraiment laid. Non, je ne pense pas, je ne crois pas que l’un des parents accompagne les enfants. Les enfants. Je me sens vieille institutrice organisant un goûter pour une après-midi récréative de bonne tenue. Je vais me recoiffer pour la dixième fois. Je ne suis pourtant pas du genre à jouer les coquets. Est-ce que mes lunettes ne semblent pas de travers ? J’appuie sur la branche droite pour les replacer, ce n’est pas mieux. Peut-être cela vient-il des oreilles. Il est probable qu’elles ne sont pas exactement parallèles. J’avais lu un jour qu’il n’existait pas de vraie symétrie dans le corps de l’homme, pas plus son visage que le reste. Je me sens la gueule de travers. J’aurais pu me raser de plus près, inutile, ça ne se verra pas. Il n’y aura qu’Hélène pour me passer les mains sur les joues et elle adore que ça gratte. Je n’ai plus le temps. Une porte a claqué. Non. Rien. Si ! J’entends. On frappe. Deux petits coups. Je les ai à peine entendus grimper l’escalier. Si ce n’était pas eux, une visite impromptue ? La gardienne, une erreur. S’en débarrasser au plus vite avant leur arrivée.
Il est un peu tôt ce ne doit pas être eux, pas encore. Je marche vers la porte, je remonte mon pantalon, ausculte d’un geste la position des boutons de la braguette, tourne la clé, entrouvre la porte.
— Hélène ?
— Victor, salut ! C’est moi ! Tu vas bien ?
Menue, espiègle souris, d’un entrechat tu te glisses à l’intérieur, vêtue d’un collant noir, d’une étrange cagoule, de chaussons de danseuse. Rat d’hôtel, tout en noir. Tu glisses sur le plancher vers le milieu de la pièce, jeté artistique, virevolte, baiser sur mon front, je laisse la porte entrouverte, hésitant.
— Il est en bas ? Tu l’as laissé en bas ? Tu… Il n’est pas allé à la pâtisserie au moins ? J’ai prévu un dessert tu sais, je t’avais dit…
— Non, non, il n’est pas en bas, il n’est pas là.
Sous mon masque je blêmis. Contretemps. Ne rien montrer.
— Tu veux dire qu’il vient plus tard ? Tu es partie devant ? Tu voulais que nous soyons un peu seuls ensembles, c’est ça ?
Ce n’est pas ça du tout Victor, regarde sa mine. Il faut qu’elle t’explique, que non il n’est pas là et qu’il ne viendra pas. C’est annoncé sans excuse, sans drame, fait mineur pour Hélène. Ne blêmis pas, ne t’offusque pas, ton invitation était à la bonne franquette et la gourmande Hélène guigne déjà ton repas préparé avec amour.
Ne pas se montrer désappointé. S’inquiéter encore. Elle répond qu’il était crevé et qu’un copain à lui devait passer, mais qu’il viendrait une autre fois. Une autre fois.
Tout était trop simple, trop beau, trop facile. Je suis dépité. J’ai l’impression que mon sourire grince. Hélène se frotte à moi et mes poils se hérissent. Il faut composer avec ma déception. Déception ou soulagement ? En réalité, est-ce que je ne suis pas secrètement soulagé ? C’est vrai d’un côté, mais d’un autre j’ai acheté beaucoup trop de choses. J’ai investi pour rien. Je ne pourrais pas aussi facilement une autre fois envisager encore un tel repas, mon budget ne suivrait pas. Je ne suis pas radin, je suis lucidement économe. Il y a beaucoup trop à manger. Je n’aime pas ce qui se perd, le gâchis, je vais avoir la tentation de m’empiffrer pour que rien ne se perde. Ce qui ne rebute pas Hélène qui se déclare une faim de loup et veut goûter à tout et boire de mon vin. « Tu l’ouvres ? » Je l’ouvre oui, je me donne contenance, tu me trouves grise mine.
Je fais diversion avec mes cours, avec tes cours, avec la vie quotidienne et avec le sens du drame qui me caractérise je m’appesantis intérieurement sur ce rendez-vous manqué qui va me gâcher toute la soirée.
Donc Adelin, toujours pas ce soir. Donc Adelin c’est l’Arlésienne.
Je me réfugie sur le lit tandis qu’Hélène admire mes compositions artistiques, fait fête au buffet avec entrain.
Elle fourre son museau partout, musarde, grignote sans vergogne ici et là avant de se composer une assiette. Hélène s’enquiert soudain de moi, immobile, assis un rien raide en tailleur contre les coussins. Enfin, prise d’un accès de générosité elle me prépare une assiette et la dépose devant moi, se penche vers moi :
— Nous sommes bien mieux n’est-ce pas ? Bien mieux tous les deux ! C’est pour ça que je n’ai pas trop insisté quand Adelin m’a dit qu’il avait flemme de venir.
— Pas trop insisté ? Mais je l’avais prévu moi et puis j’aurais bien aimé voir quelle tête il a ! »
— Vilain curieux ! Je sais pas du tout si tu le trouverais intéressant, il est un peu spécial…
Spécial ? Mais en quoi ? Et à nouveau tu deviens très évasive à propos de ce frère, tu prends le chemin des écoliers et bifurque sur autre chose. Je vais ouvrir la fenêtre, tu m’engueules considérant qu’il fait froid. Je n’ai pas chaud, mais j’étouffe. Je referme la fenêtre, reviens sur le lit et prétends couver quelque chose. Tu en profites pour jouer les infirmières. Les infirmières pour feuilleton télé. Je n’ai pas très envie que tu m’embrasses sur la bouche. Tu sens un mélange de jambon cru et de truite fumée. Tes lèvres épaisses s’appuient et j’offre mes dents à ta langue. Je dois reprendre ma respiration.

Un mot en retour ?