Autour de l’idée de résistance est venue celle d’apprendre pour résister, de créer pour résister, de savoir faire preuve d’assertivité, de protéger notamment les plus faibles sans condescendance comme nous mêmes, et peut-être bien faut-il rappeler la nécessité de relier et se relier pour résister notamment à l’obscurantisme.
Diviser pour mieux régner
On connait le vieil adage.
L’une des forces de l’extrême droite (et de la droite pour beaucoup), c’est de parvenir à faire croire aux pauvres que les très pauvres sont la cause de leurs problèmes… On peut dupliquer le modèle. Les petits bourgeois qui craignent de s’appauvrir voient les plus faibles comme une menace. Celui qui paye des impôts voit celui qui n’en paye pas comme un assisté etc. Le consentement à l’impôt s’étiole…
Les partis comptent peu d’adhérents et les syndicats sont abandonnés. La « gauche » est divisée plus que jamais.
L’absence de confiance en soi, en l’autre, en l’avenir est un cancer qui nous ronge. Le citoyen est prompt à se positionner comme consommateur. La mise en compétition généralisée nous stresse tous et pollue les rapports sociaux en nous éloignant de la réponse à nos besoins ou du travail collectif à mener pour résoudre les crises.
Parfois pour résister, il faut se regrouper. Le risque est de sombrer dans le communautarisme enfermant, dans les visions binaires et la victimisation. Chacune, chacun peut s’enferrer dans des préjugés qui nourrissent le ressentiment sans nous inciter au dialogue, aux constructions partagées…
Edgar Morin et la reliance
On a souvent mis Edgar Morin à toutes les sauces y compris managériales ou pour trouver des excuses au système économique… Il n’en est pas l’inventeur mais il a promu et développé le fameux concept de reliance.
La notion de reliance, inventée par le sociologue Marcel Bolle de Bal, comble un vide conceptuel en donnant une nature substantive à ce qui n’était conçu qu’adjectivement, et en donnant un caractère actif à ce substantif. «Relié» est passif, «reliant» est participant, «reliance» est activant’. [Morin dans la Méthode]. L’éthique complexe est l’éthique de reliance. […] Il faut, pour tous et pour chacun, pour la survie de l’humanité, reconnaître la nécessité de relier, de se relier aux nôtres, de se relier aux autres, de se relier à la Terre-Patrie…
L’épidémie de Covid dont nous payons encore les conséquences, notamment les jeunes, a coupé nombre de liens ou n’a pas permis de les vivifier. L’explosion du numérique nous a privé de nombre d’interactions charnelles mettant en jeu tous nos sens. L’incertitude et les angoisses multiples, la difficulté à donner du sens à nos existences dans un monde hautement perturbé… tout cela nous a isolé en renforçant parfois nos perceptions négatives, le complotisme etc.
La peur domine trop souvent les rapports humains et sociaux.
Sortir de soi, aller vers les autres
Aujourd’hui nous avons besoin de sortir de nos domaines réservés. Les autodidactes, les polymathes, savent relier des domaines en apparence disjoints. Des curieux de toute sorte osent sortir de leur milieu social ou culturel. Des liens inattendus surgissent entre personnes de générations différentes. Les artistes savent l’intérêt de mêler leurs arts. Les cuisiniers enrichissent leur répertoire en s’appropriant des idées d’ailleurs… À chaque fois que des humains se donnent un peu la peine de dépasser leurs craintes et leurs préjugés, il se passe une sorte d’émulation et d’émulsion intellectuelle. Alors, faisant fi des compétitions vaines, voilà les humains capables de se mettre en coproduction en coopération.
Il faut être pour cela à la fois capable de nous reconnaitre, nous désigner dans notre individualité, notre singularité et dans la solidarité. On a besoin des deux. On ne peut pas respecter l’autre si on ne se respecte pas comme autrui, on ne peut pas s’épanouir pleinement sans l’autre y compris dans la part mystérieuse, surprenante ou déroutante qu’il révèle de nous.
Un extrémiste, c’est quelqu’un qui ne s’aime pas. Un terroriste a peur de lui-même et se déteste. Nombre d’actes fous que nous voyons à la Une aujourd’hui, sont les actes de solitaires nourris d’images et d’amertume, de rancœur contre eux-mêmes.
Une démarche parfois contre soi
Il y a le bonheur de l’amitié, les affinités, le feeling qui naissent sans que l’on soit toujours capable de dire pourquoi. L’aversion, la répulsion existent aussi. Il faut parfois travailler sur soi pour comprendre ce qui nous révulse sinon la peur de ressembler à ce qui nous repousse ?
Certes, il y a des valeurs. L’exigence de respect. L’éthique de la dignité.
Je n’irais pas inviter la cheffe de l’extrême droite à diner. Mais j’ai beaucoup appris ou compris d’un « beau père » qui soutenait officiellement le père de cette dame, jusqu’à discuter avec lui, comprendre et lever parfois certaines de ses représentations et le retrouver regarder des documentaires sur le service public… Pourquoi jamais aucun militant de gauche n’était-il allé à sa rencontre ?
Les luttes sociales ont leur réalité. Les conquêtes ne sont jamais tombées du ciel et leur prix a souvent été lourd. Il n’empêche, dans une société à ce point morcelée, ce qui importe aussi c’est de trouver les chemins non pas de l’abstraite ou artificielle réconciliation, mais plutôt du « faire ensemble » pour résoudre des problèmes.
On ne peut résister seulement contre mais surtout pour. Il ne s’agit pas seulement de tenter de préserver ou sauver ce qui n’est souvent qu’une représentation du passé mais de tenter d’esquisser comment on peut cheminer dans un monde incertain…
Mais après tout, les premiers hommes, les chasseurs-cueilleurs qui se sont répandus sur la planète, ont certainement su « s’associer » dans une aventure humaine où l’on ne devait pas être certain·e d’être vivant·e le lendemain soir… ça ne devait pas les empêcher de faire la fête quand ils avaient trouvé de quoi festoyer…

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