Je refuse l’idée de violence. Et qu’aucun imbécile ne trouve dans mes propos de quoi légitimer sa petite haine. Si le terme de résistance renvoie aux pires heures, mon idée est justement d’interroger la possibilité d’agir avant qu’il ne soit trop tard. L’obscurantisme déploie son aile. Tout s’assombrit. Mais pouvons-nous nous contenter de commenter ou d’attendre ? Mais alors que faire ?
Poète et résistant : René Char
Qu'il vive !
Ce pays n'est qu'un vœu de l'esprit, un contre-sépulcre.
Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.
Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.
Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.
On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.
Dans mon pays, on remercie.
René Char - Les Matinaux - 1950
Le poème est connu. Trop commenté certainement. Je veux juste en retenir la tendresse, le lien humain. La vérité qui attend à côté d’une bougie (« Nous gardons la lampe allumée », chantait Bertin) mais la flamme est fragile, il faut la protéger. Le refus de la torture, de la question, de l’inquisition. Le lien, le partage : « on n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté ». À la campagne, une certaine tradition savait faire vivre cela. « Je t’ai emprunté ta faux, je te la rapporte avec quelques légumes ». René Char désigne avec une acuité et une lucidité terrible, ce risque que l’orgueil du vainqueur ne déborde sur la dignité de l’autre. L’enjeu est là : savoir toujours reconnaitre en l’autre la dignité du semblable. J’aime aussi l’affirmation résolue de ce qui n’est pas qu’une exaltation naïve de la politesse. La beauté du remerciement est une façon de prendre soin d’autrui sans l’obliger.
Donc j’ose ce poème en introduction parce qu’il m’est venu pour sa force évocatrice et sa capacité à nous relier à notre propre humanité.
L’obscurantisme
L’obscurantiste dira publiquement que c’est vous qui trahissez, que vous mentez et il n’hésitera pas à vous énerver jusqu’à ce que la colère vous transforme en ce qu’il attend de vous : un ennemi. Alors, il pourra vous désigner comme un terroriste, un ultra, un violent qu’il faut réduire d’urgence, exclure, faire taire, enfermer, éliminer. Dans sa logique imparable, quand le premier ennemi aura été vaincu, il pourra passer au suivant, il le devra parce que sans ennemi son pouvoir ne tient pas.
Méthodique, il s’agit de s’en prendre aux individus dont la voix singulière ose tracer une autre route, aux groupes constitués, à tout ce qui pourrait constituer un contre-pouvoir.
S’alliant à la force, le pouvoir obscurantiste s’appuie toujours sur le pouvoir économique, les forces armées… la compétition est une illusion où le cerveau trouve une récompense facile.
Nous ne manquons pas d’exemples pour démontrer ce dont l’obscurantisme est capable. Nous le savons. Nous pensons que c’est encore loin, que cela ne nous concerne pas vraiment.
Gueuler est inutile
Pratiquant l’art de la querelle intérieure avec talent, certains, trop nombreux, perdent leur temps en disputes inutiles.
Ils ont oublié la Rose et le Réséda d’Aragon :
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Se tromper d’adversaire, ne pas comprendre où sont les urgences, c’est perdre du temps.
Il est difficile d’être simplement audible quand le flux de l’information ne permet pas de s’arrêter, d’argumenter… L’obscurantisme dispose de moyens considérables et va jusqu’à tordre le sens des mots au point qu’il semble difficile de choisir les siens.
L’humanisme a-t-il un avenir ?
Si l’homme est capable de remettre ses choix à une intelligence artificielle, c’est qu’il doute à ce point de lui qu’il est capable de renoncer à être lui même. Il ne croit plus vraiment en lui. Il cherche à se remplacer lui-même.
CREDO
Je crois en l’homme, cette ordure.
Je crois en l’homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.
Je crois en l’homme, ce tordu,
Cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boute feu, ce fouille-merde.
Je crois en l’homme, ce lèche-sang.
Malgré tout ce qu’il a pu faire
De mortel et d’irréparable.
Je crois en lui
Pour la sureté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie
Pour son vertige devant l’étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.
Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.
Lucien JACQUES
Extrait de « Le tombeau d’un berger », éd. Centre Jean Giono, 1999
Choisir sa vie
La question première est de pouvoir en toute dignité, laisser chacune et chacun choisir sa vie avec intention. Chaque femme, chaque homme est porteur de cette double valeur : chaque être est absolument unique et chaque être fait partie de l’humanité.
Individuel·le et solidaire de façon indissociable et non pas réduit à une étiquette, à une fonction et non pas en compétition mais en coopération pour aller plus loin, partager ou résoudre des problèmes.
Modestement mais sans complexe, poursuivre la réflexion
Dans le fil de cette ébauche, pour moi-même comme celles et ceux que ça peut intéresser, je veux prendre un peu le temps d’interroger cette question de « résistance humaniste » : par les arts, au quotidien… En y ajoutant la question de la protection (veiller sur les plus fragiles sans condescendance ni asservissement) et du lien. Relier, nous relier est déjà une première forme de résistance.
De nombreuses initiatives existent ici et là, souvent éparses, fragiles. Mais chacune et chacun peut-être en situation de s’interroger. Et ce n’est pas toujours facile car la vie quotidienne impose son tempo, ses contraintes… on peut craindre de heurter, d’ennuyer, de sembler dramatiser.
Cela commence peut-être par ne pas accepter docilement la submersion obscurantiste comme quelque chose d’irrévocable et tranquillement relever la tête. Se déployer à l’intérieur et prendre place dans le paysage, se reconnaitre les uns les autres, s’accepter mutuellement… Nous n’avons pas besoin de leaders, mais de voix claires, tranquilles et fermes.


Un mot en retour ?