Un Gourou mystificateur et racoleur


une salle de cinéma

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4–5 minutes

En général je ne parle pas d’un film que je n’ai pas apprécié. Celui-ci mérite tout de même qu’on s’y arrête puisqu’il pratique exactement ce qu’il prétend dénoncer. C’est d’autant plus affligeant que c’est fait avec de très gros moyens. Retour sur le « Gourou » de Yann Gozlan avec Pierre Niney.


Un générique problématique

Assis dans mon fauteuil, j’ai commencé par avoir quelques soupçons en voyant défiler les logos de Canal + et de M6.

Autre inquiétude : celle de voir un scénario construit sur « une idée » de l’acteur principal, lui même acteur « bankable ». Cela n’a pas manqué, le film se transforme en performance d’acteur, c’est indéniable, mais écrase de fait les seconds rôles. Tout tourne autour de l’acteur principal. Tout est fait pour le valoriser. Même Anthony Bajon peine à donner un peu de chair à un rôle qui aurait pu être décisif pour le scénario mais reste seulement problématique.

Le film dispose de moyens conséquents, c’est une machine de guerre qui pourrait vouloir rivaliser avec les grandes productions américaines – pourquoi pas – mais souffre hélas d’un scénario fragile surtout quand le film prétend basculer côté thriller. Le découpage rythmique laisse à désirer comme la direction d’acteurs fort convenue. Mais ce n’est pas le plus grave.

Le film pratique ce qu’il prétend dénoncer

Voilà un film qui prétend dénoncer la manipulation notamment verbale et les effets pervers du coaching et de ses dérives. L’ennui c’est qu’il pratique ce qu’il prétend dénoncer et ne fera trembler aucun coach ni influenceur.

Au contraire, j’entends déjà tel ou tel dire, « Ah ! je ne suis pas le gourou du film, je respecte les gens. »

De même, l’allusion à la régulation du métier par un diplôme, ne laisse jamais entrevoir ce que ce métier de « coach » pourrait-être ou surtout ne devrait pas être.

Je me souviens, dans ma formation maintenant lointaine de cadre de l’Éducation nationale avoir bénéficié d’une semaine de « coaching » par un cabinet grassement payé pour diffuser des théories fumeuses. On y pratiquait des exercices assez intrusifs pour avoir fait pleurer certains collègues alors qu’au fond ce n’était que du théâtre… de la manipulation.

Une contradiction performative

Le film prétend critiquer la manipulation, mais adopte des ressorts manipulateurs : la vision est simplificatrice, ne laisse aucune place à l’analyse critique. Il n’interroge pas vraiment la place du gourou ou du coach. Surtout, il ne laisse aucune place réelle aux personnes et à leur destin : le personnage de la compagne du « gourou » est vide, tous les seconds rôles sont présentés comme des losers, notamment le frère ou la journaliste qui aurait pu s’opposer au personnage principal mais se montre incapable de résister. Aucune analyse sociologique n’est proposée. La critique des réseaux sociaux est absente. On ne voit pas plus de réflexion relative au concept de gourou, au concept de coaching comme substitut à la croyance religieuse etc. Il n’y a, on s’en doute, aucune critique du système économique, de la compétition.

C’est assez logique puisque le film est conçu autour de son acteur principal, pour son acteur principal, lui-même placé en haute position médiatique dans sa vie personnelle. Il faudrait une sacré mise à distance pour se montrer en capacité de critiquer un système qui le nourrit grassement. Le film dessine une vision très hiérarchisée de la société entre « la star », « les seconds rôles » priés de rester à leur place et « la plèbe ». L’ennui, c’est que le spectateur un peu lucide qui fait partie de la plèbe, se sent alors méprisé.

Là où l’on aurait pu proposer une critique sociale, on s’en tient à critiquer une dérive individuelle. Le gourou semble croire à ce qu’il énonce. Il adhère au rêve américain et le « super Gourou » américain que l’on voit dans le film est présenté lui-même comme un personnage qui tient la route, qui aurait réussi, équilibré. La pratique déviante de notre héros devient alors une faute personnelle, pas un phénomène social et n’est traitée vraiment ni sur le plan économique avec tout le système qui l’accompagne et encore moins dans ses aspects culturels au sens large.

Séquence emblématique s’il en est : une scène présente notre gourou qui vient s’expliquer à la télévision et où ça ? Chez Hanouna ! Et là, aucune mise en abyme de la critique, ce qui aurait été assez drôle… Non au contraire, c’est un sentiment de malaise qui envahit encore le spectateur.

Le problème avec tout çà, surtout lorsque le film dérive en un mauvais thriller de série B, c’est qu’à aucun moment il ne sera possible pour le spectateur de s’interroger sur sa propre perméabilité à des pratiques en apparence plus douces mais néanmoins problématiques du point de vue de la rationalité et de l’émancipation individuelle.

Au passage je note que le film est dépourvu d’humour, de tout second degré. C’est normal, difficile pour un personnage narcissique de rire de lui-même.

Note

Découverte ce matin : Natasha Andrews, épouse de Pierre Niney, est une actrice australienne… devenue coach ! reconvertie en professeure certifiée de yoga et spécialiste en nutrition intégrative ayurvédique, organisant des retraites bien-être de luxe mêlant yoga, pranayama et alimentation holistique…


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