La livraison promise en 24 heures. Les lunettes en 1 heure. Les pâtes cuites en 3 minutes. Hier, je regardais une vidéo d’une personne que j’estime qui dit avoir écrit et édité son livre en 3 semaines. Même les musiciens accélèrent le tempo de la partition. Ça scrolle plus vite que son ombre et l’attention se disperse tandis que l’intention de bien faire se noie dans la compétition absurde. Paradoxalement en prenant son temps, on en gagne !
Réapprendre l’attente et la patience
C’est vrai que pour faciliter la lecture, je veille à ce que les pages du site puissent s’afficher rapidement. J’affiche même une estimation du temps nécessaire à la lecture de l’article.
Je n’aime pas perdre mon temps, je peux me surprendre à râler aux rares feux rouges que je rencontre. Mais j’aime aussi prendre le temps.
Ne pas rouler trop vite économise de l’énergie et permet de mieux voir le paysage, comme de délier sa pensée.
Préférer l’écrit à la vidéo, c’est pouvoir lire à mon rythme plutôt qu’être commandé par le défilement des images et surtout pouvoir revenir en arrière, prendre une pause…
J’ai commandé un livre, on m’a annoncé presque dix jours d’attente. La petite voix de l’impatience s’agaçait mais la voix de la patience m’a rappelé que j’allais pouvoir nourrir mon désir de cette attente.
C’est une des raisons qui font que j’ai toujours aimé écrire et recevoir des lettres par la Poste.
Pour reprendre les exemples plus haut, nous savons que les livreurs sont soumis à des cadences infernales. La fabrication de lunettes à toute allure peut être énergivore. Les pâtes cuites en 3 minutes sont plus mauvaises pour la santé car l’amidon est détruit et je ne vois pas pourquoi un livre écrit en trois semaines serait « meilleur », je crains même que la rentabilité ne pousse à s’inscrire dans une logique économique où l’intention du profit immédiat et rapide ne vienne nuire à la qualité, à l’attention portée à l’écriture, au propos…
Oui, les musiciens accélèrent Vivaldi parfois outrageusement et notre doigt scrolle si vite que nous poussons l’information et la chassons par une autre… tout en consommant outrageusement de la bande passante.
Attendre permet de regarder les choses en les situant. La patience nous permet de mobiliser l’attention et de réguler nos gestes comme notre pensée. L’enfant que l’on éduque découvre en quoi inhiber son impatience et ses pulsions va l’aider à mieux maîtriser une situation.
Une grande part de nos problèmes aujourd’hui, de notre incapacité à vivre ensemble, vient de notre incapacité à résister à la succession d’urgences et d’accidents que nous suscitons par notre difficulté à être présents à nous mêmes et aux autres.
La résolution du sage est le fruit d’une élaboration calme, pesée, réfléchie.
« Le menuisier » de Guillevic que je cite très souvent réussit son travail en prenant le temps.
J’ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.
J’ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.
J’ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.
J’ai vu le menuisier
Approcher le rabot.
J’ai vu le menuisier
Donner la juste forme.
Tu chantais, menuisier,
En assemblant l’armoire.
Je garde ton image
Avec l’odeur du bois.
Moi, j’assemble des mots
Et c’est un peu pareil.
GUILLEVIC, Terre à bonheur (Seghers)
Prendre son temps pour en gagner
Prendre son temps, ce n’est pas juste se montrer adepte de la « slow life » à la mode. C’est retrouver de l’attention.
Certes, il ne s’agit ni de procrastiner, ni de diluer. Il faut pouvoir prévoir, préparer, accorder le temps nécessaire, s’accorder le temps de terminer ou de reprendre son ouvrage.
Parfois, ce n’est pas le « bon moment ». Il faut revenir en arrière, mieux penser son projet. Essayer.
Il y avait autrefois dans les écoles, le cahier d’essais qui permettait de prendre le temps de s’entraîner. Puis, on a trouvé des cahiers de « brouillon » où l’on notait « vite fait » un calcul, une tentative de schéma mais « rapide ». On sait que la main qui écrit permet au cerveau de mieux retenir.
La photocopie dévoreuse de papier et d’encre, mal collée, va se détacher du cahier qu’elle encombre alors que la copie engage.
Je suis convaincu qu’il en va de même avec l’information que l’on va chercher, que l’on construit plutôt que celle approximative délivrée par l’intelligence artificielle.
Outre le fait que le plat transformé est nuisible pour la santé et l’environnement, éplucher ses légumes permet de penser ou de discuter, de mieux choisir ses quantités… On sera ensuite attentif à la cuisson et pendant que mijote le pot au feu, c’est le bon moment pour une lecture.
Pressé·e ? Mais de quoi ?
C’est vrai, j’ai toujours aimé me lever tôt pour ne pas courir le matin, arriver en classe avant les élèves et prendre le temps de préparer de beaux tableaux. Les élèves sentaient que je les attendais, c’est à dire que j’avais été attentif à leur accueil. Toujours mieux que les rares fois où arrivant avec eux je devais me précipiter pour ouvrir la porte, retrouver des affaires, oublier quelque chose.
Mais s’il y a le feu ?
S’il y a le feu, j’aurai tout préparé. Il ne s’agira pas là d’être lent, il faudra être efficace mais savoir rester attentif. Il faut savoir être prêt. Pouvoir être centré, se mobiliser au juste moment.
L’accident vient souvent du geste maladroit, d’une vitesse mal maîtrisée, d’une difficulté à anticiper, à prévenir.
Prévenir, c’est prendre le temps.
La sanction que l’on doit infliger à celle ou celui qui ne respecte pas la Loi, vient aussi rappeler qu’on n’a pas su prendre le temps de « bien veiller »sur cette personne pour éviter la dérive.
On nous dit qu’il faut « agir vite » pour sauver la planète… oubliant souvent que ce sont nos propres accélérations, notre volonté de raccourcir les distances, de produire plus vite qui accélèrent justement les risques. La compétition en ce sens est délétère. Elle oublie le besoin.
Prends ton temps
Si la lenteur t’est nécessaire c’est que tu as besoin d’assurance. Changer une habitude, obtenir une transformation solide, suppose une réorientation et en réalité un ajustement au temps présent.
La dextérité du pianiste est le fruit de son entraînement. Il a pris le temps de s’entraîner.
Tous ces truismes n’exonèrent pas d’un examen attentif de nos pratiques : car prendre son temps, c’est aussi se libérer du temps perdu en choses inutiles parmi lesquelles toutes celles que le monde apporte sous nos yeux sans effort pour occuper justement le temps, nous accaparer même et nous empêcher… Preuve en est d’un monde où tout s’accélère mais où pourtant les gens prennent moins le temps de bien dormir, de bien s’alimenter et disent manquer de temps !
Prendre le temps du poème : celui que l’on écrit, celui qu’on lit et qui étire l’espace tout en nous reliant à notre présent.
Prends ton temps pour être présent à toi-même. Prends ton temps pour ne rien oublier, pour ne pas t’oublier.
Le temps contient à la fois ma liberté, celle d’être à mon présent et ma capacité à m’émanciper pour me relier à autrui, à la vie… Entre contraintes imposées et art d’occuper l’instant, il y a une conquête sur soi comme dans la société à mener… Ce n’est pas pour rien que de grands conflits sociaux existent autour du temps de travail, du temps de la retraite, du temps pour les congés parentaux etc.

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