C’est petit puis progressivement que j’ai compris que j’avais des goûts singuliers. Rien de délibéré et si mon éducation a joué, j’ai tracé ma propre route. Goûts littéraires, musicaux, poètes et chanteurs, mais aussi plus largement préférences culturelles, sociales, politiques, mes aspirations même ne semblent guère partagées, ont pu surprendre, désarçonner. Je n’ai rien d’un marginal pourtant dans le sens où je respecte les règles sociales, mais j’aime explorer ces espaces qui semblent délaissés et c’est au fond une quête poétique.
Ailleurs
Je me souviens d’un concert dans un petit lieu parisien. Nous étions allés écouter Jean Vasca. Nous n’étions pas vingt dans la salle. C’était pourtant un grand poète.
Ou bien, le jour de la coupe du monde de football, je suis allé au cinéma, nous étions quatre.
Je n’achète que rarement le prix Goncourt, je préfère trouver un auteur inconnu comme on se fait une amitié à part.
Adolescent, je n’ai jamais affiché le poster d’un chanteur ou d’un groupe.
Je n’ai jamais été intéressé par la réussite sociale, j’ai renoncé là à un contrat intéressant, ailleurs à une proposition de promotion, préférant choisir par moi-même.
Je n’aime pas avoir de montre et j’aurais honte de porter une Rolex.
Être propriétaire n’a jamais été mon aspiration. J’ai il y a peu renoncé à un héritage.
Je n’ai jamais aimé le football et je n’ai pas l’esprit de compétition.
Ce n’est pas que je n’aime pas l’endroit où je vis, au contraire, mais je ne suis pas patriote.
Depuis petit je me suis senti non violent et je n’ai jamais pensé qu’on pouvait faire la paix avec des armes. Seule la liberté et sa défense m’intéressent, ce qui n’est pas la même chose.
Je respecte l’ordre établi, je paye mes impôts, je vote. Pourtant je ressens l’oppression dont la pire expression est pour moi le conformisme.
Je n’ai pas le sens de la famille, j’ai celui de l’amitié et mes amis peuvent être très différents de moi ou de mes proches.
Je ne vais plus aux enterrements et ne fréquente aucune église ne supportant pas la mise en scène.
La mort ne me fait pas peur parce que je n’ai pas peur de ce rien.
Je trouve le luxe et son industrie vulgaires en ce qu’ils sont à la fois ridicules et indécents. Je n’éprouve pourtant pas de ressentiment. Je m’indigne de l’injustice et peux à mon modeste niveau tenter d’agir contre tout en ne me reconnaissant pas du tout dans l’esprit de chapelle.
Je ne me reconnais dans aucun dogme, je ne crois pas un seul instant ni au Père Noël ni au sauveur – fut-il guide ou suprême-, ni au Paradis qui ne sont à mes yeux que des subterfuges pour éviter de résoudre les problèmes que nous rencontrons, mais je ne refuse rien à l’idée de mystique.
Je peux m’émerveiller d’un détail, d’une chose sans valeur, apprécier la saveur simple d’un fruit plutôt que la recette d’un grand chef.
J’aime découvrir un lieu, le comprendre de l’intérieur, pas faire de tourisme.
J’ai souvent surpris en quittant un lieu pour un autre alors que j’y avais tissé des liens et que la vie pouvait y être douce. Je préfère les recommencements aux habitudes enkystées.
Changer
Car j’aime changer. Non pour changer mais pour découvrir de nouveaux espaces en moi. Je n’aime pas l’imprévu pour l’imprévu mais pour la joie de pouvoir plonger dans la profondeur de l’instant présent. Je ne regrette pas le passé et si je peux avoir des projets, j’ai plutôt préféré cheminer dans l’alignement avec mes valeurs, trouver le flow dans la cohérence plutôt que me fixer des objectifs à moyen ou long terme, car une fois l’objectif atteint, que fait-on sinon mourir ?
Ce qui m’intéresse est ce qui me transforme, ouvre des horizons nouveaux, m’élargit plutôt que ce qui me conforte.
J’accepte alors la déstabilisation pour découvrir un nouvel espace.
Ni fierté, ni honte
Même si d’une certaine façon je peux dire le contraire, je n’éprouve aucune réelle fierté de ce que je suis parvenu à faire ou accomplir et encore moins de ce que je suis.
J’aurais pu faire autre chose. Le hasard, l’opportunité, l’éducation m’ont servi. Je ne crois pas au mérite ou plutôt le seul mérite qui tienne c’est de s’en tenir aux valeurs : se respecter, respecter autrui, accepter de ne rien posséder vraiment ni comme objet ni surtout personne.
J’ai fait honnêtement ce que j’ai pu. Ça ne mérite aucune médaille et les récompenses reçues, jamais demandées, je les ai perçues plutôt comme une forme de vassalisation.
La seule récompense qui vaille à mes yeux, c’est la possibilité de s’émanciper de son destin, de tracer sa propre route, de créer sa vie. Tout ce qui importe c’est la dignité. Tout humain possède la même part de dignité. À lui de ne pas la salir.
Si je n’éprouve pas de fierté, je n’ai pas de honte non plus.
On peut être maladroit, heurter, blesser par mégarde ou bêtise, mais j’espère avoir assez d’empathie et de respect d’autrui pour avoir limité les dégâts.
Je ne crois pas en l’idée de vie réussie au sens normé du terme. Prétendre réussir sa vie c’est rater la chance de s’imaginer autrement, mais il n’y a pas à avoir de honte, notamment de ce que je suis. Puisque je suis ainsi, impermanent et porteur de vie comme le brin d’herbe, l’enfant ou le cheval qui hennit dans le champ d’à côté.
Si j’en reviens à cette affaire de goûts singuliers, d’aspirations profondes, j’y vois un refus du cynisme et des choses mortes. Je ne suis pas un consommateur. Souvent je pense que la société pourrait faire autrement, mais je commence par tenter de me transformer plutôt que d’attendre qu’elle vienne m’aider pour ça.
Il ne faut pas chercher un sens, ce serait vertigineux et impossible, il faut donner un sens à ce que l’on fait en se penchant sur ce qui est, attend notre regard, notre capacité d’apprendre et de comprendre pour créer.
Je suis dans ce qui reste à inventer relié à tout ce qui m’invente dans la subtilité des différences et des nuances infinies que la vie nous offre.

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