Bien sûr que je savais ma différence


Enfants

·

4–6 minutes

J’ai perçu très tôt que j’étais différent. C’était comme ça. Une lucidité. Rien à voir avec un quelconque sentiment de supériorité. Ni honte, ni orgueil. Parfois j’ai fait silence, parce qu’il aurait été impossible de dire ce que je savais. Parfois j’ai beaucoup parlé pour cacher mon vertige. La curiosité et la soif de savoir m’ont sauvé. De merveilleuses rencontres m’ont aidé à me révéler à moi-même. Je n’ai pas terminé de débroussailler l’étrange chemin.

Toujours je me suis levé de bonne heure.

Enfant, ma mère m’avait fait promettre de ne pas venir la réveiller trop tôt. Elle a raconté longtemps en riant, ce jour où à cinq heures et quart j’étais venu lui dire : « — Tu vois ? je ne t’ai pas réveillée à cinq heures ce matin ! »

Vincent Breton à l'âge de 5 ans

J’ai mis mon temps pour naître dit-on, mais je fus très tôt impatient. J’ai passé des siècles à attendre le lever des autres. Et j’occupais le temps à fureter, à humer les pivoines, à lire. J’étais comme çà à cinq ans.

Petit enfant bavard, surnommé « le Moulin à paroles », je sus lire vers quatre ans. J’appris dans le même temps que les parents mentaient, se disputaient, étaient instables et qu’il serait difficile de leur faire confiance.

J’appris l’amitié, les jeux, l’exploration, les histoires, les chansons et qu’on pouvait mentir avec aplomb, les parents gobaient tout. Certains copains aussi. Et puis, avec l’ami d’enfance, nous nous inventions des histoires. Complicité délicieuse.

Nous inventions des mots, des insultes à nous pour jouer : « espèce de hérisson à la crème Chantilly ». Le capitaine Haddock n’était pas loin.

À huit ans la première chanson.

La vie, très tôt avait apporté bonnes et mauvaises surprises. Je fis des rencontres qui me permirent de comprendre un peu tôt des secrets qu’on ne dit pas aux enfants. Si je rencontrais la confiance maternelle, je me heurtais à la toxicité paternelle. J’assistai terrifié à ses violences contre la petite sœur, j’avais vu comment il avait été avec ma mère, ce père me figeait, me glaçait, je ne risquais pas de me confier à lui. J’appris à être secret. Et à le détester dans l’ombre.

Mais ces épisodes douloureux dont je me serais passé, ne m’ont pas fait différent. Je l’étais avant. Je l’étais peut-être dès ce moment où je perçus que si ma mère nous aimait, elle aurait préféré ne pas avoir d’enfant. Alors, il fallait grandir, vite.

Ou peut-être, je le compris dans la façon dont on me regardait. Fort heureusement, on m’a évité le langage bêtifiant qu’on croit devoir employer avec les petits. Je questionnais, on me répondait. Jusque dans la crudité de la vie étrange des grands.

Faire une chance de ses malheurs

C’était comme ça. Timoré parfois, j’aimais la vie. Je débroussaillais, jeune autodidacte. L’école ne m’enseigna pas grand chose. J’avais appris à lire seul, j’aimais écrire des rédactions mais je me suis ennuyé ferme au collège au point de faire du refus scolaire.

Il y eut les romans et leur flot de sensations, le théâtre pour se sauver du quotidien.

Ce qui était ennuyeux et ternit un peu les choses, c’était qu’avec mes copains de théâtre ou d’ailleurs, nous n’avions pas les mêmes préoccupations : tout feu, tout flamme, j’étais d’un romantisme échevelé quand ils étaient en proie à leurs pulsions les plus obscènes, ils écoutaient des variétés débiles tandis qu’à dix ans je m’étais fait offrir mon premier Brassens. Ils jouaient au foot alors que je m’étais fait nommer chef des remplaçants. Mais je ne leur en voulais pas.

L’amitié des filles me plaisait bien, à la limite de leurs froufrous superficiels à mes yeux.

Muet en cours, j’étais cependant assez bon parleur pour au lycée, me faire élire délégué de ceci et de cela. J’aurais pu faire carrière politique. Mais le pouvoir m’a toujours dégoûté.

Pendant de longues années, j’appris à me débrouiller de circonstances qui furent éprouvantes. Mais dans le malheur, si on ne s’y complaît pas, on peut trouver un bon terreau pour s’apprendre au monde. Les romans m’ont aidé comme on lit un mode d’emploi, les chansons m’ont consolé et j’ai fini par me sauver. Loin.

La singularité comme un talisman

J’ai parfois mis le costume conformiste pour m’éviter d’avoir à expliquer. Je ne me suis jamais vu comme marginal. Il n’y a jamais eu aucun snobisme chez moi. Je ne sais pas vraiment expliquer comment en devenant adulte je suis allé vers certains poètes, certains chanteurs, certains artistes en général à peu près inconnus ou résolument à part comme la Colette Magny.· pas plus je ne peux expliquer pourquoi j’avais une sorte de détecteur à gens particuliers qui me fit m’attacher à des gens eux-mêmes « à part » et pourtant chacune et chacun très différents les unes et les uns des autres…

Des liens que j’ai pu tisser au long de ma vie, aucun ne m’a conduit à prendre ma place dans un groupe, suivre tel ou telle chapelle et si je sentais ce risque alors, je reprenais la route.

Cette première différence tient probablement dans ce goût de l’indépendance, de la liberté, dans l’art de la fugue.

Une autre chance fut qu’à « mon époque » on n’affublait pas les personnes de ces étiquettes idiotes, plus ou moins psychologisantes qu’on distribue aujourd’hui. Cette espèce d’assignation à résidence est juste immonde. Elle réduit tant de personnes, en essentialise tant d’autres.

J’ai toujours eu l’intuition de cette différence, de cette singularité. On la voit encore aujourd’hui jusque dans la façon de concevoir ce site.

Je vais tenter d’avancer sur cette réflexion en creusant cette question des goûts, des attirances, la question des choix ou de l’art de vivre, des valeurs, de l’intelligence émotionnelle avec l’idée qu’au fond, dans notre cheminement, celui qui consiste non à chercher mais à donner un sens à ce que nous tentons, il importe d’oser trouver ce qui est différent en soi, de savoir déceler et révéler à soi-même sa propre singularité afin de la nourrir, de la laisser s’épanouir, pour s’assumer…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


VOUS POURRIEZ AIMER AUSSI

dernières publications

Les commentaires

Commentez, ou publiez une réponse sur votre blog (avec un lien vers cet article) ou sur le Fediverse (Mastodon, etc.) : elle apparaîtra ici.

Une réponse à « Bien sûr que je savais ma différence »

Un mot en retour ?

Vous souhaitez citer cet article sur votre site ? Indiquez simplement votre lien ici.