Aimer des gens différents


Les gens : on voit deux jeunes hommes et deux jeunes femmes

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5–8 minutes

Sûrement une ouverture à l’autre nourrie depuis l’enfance, se sentir différente ou différent c’est aussi disposer de ces petits capteurs invisibles : on repère la différence, on est repéré. Il faut apprendre dans ces rencontres à choisir celles qui feront du bien, mais toute expérience est belle à vivre si on se respecte, comme on respecte l’autre !

Les humains sont des livres

Chaque humain est un livre. Mais parfois nous nous en tenons au titre, au mieux à la quatrième de couverture…

Je me souviens d’un collègue qui m’avait interrogé car il ne parvenait pas à me situer socialement.

Chez ma grand-mère qui faisait table ouverte, on pouvait croiser aussi bien une bergère orpheline, un savant, un voyageur paumé, des artistes, des américains ou des persans.

Ma mère avait gardé de la culture scout un sens de la rencontre et surtout une ouverture réelle d’esprit qui excluait toute prévention.

Ma chance fut de pouvoir très tôt devenir l’ami de qui je voulais et de ne pas devoir me justifier de qui j’aimais ou fréquentais.

Nous ne mettions pas de mots idiots sur les concepts de brassage, de métissage. La tolérance était absolue. La seule limite était la violence.

Dans la petite troupe de théâtre, quand j’étais ado, il y avait des gens de toutes sortes. Ce qui naissait sur scène venait bien de nos différences.

Plus tard, à Paris comme ailleurs, j’ai fait des rencontres tellement diverses : aristo en rupture, personne en transition, sans-domicile, comédien, prêtre défroqué, sourd, migrant, lesbienne anar, rêveur professionnel, militant gay, pianiste « fou », autiste, polymathe, styliste, ancien prostitué, délinquant au grand cœur, ouvrier philosophe… je pourrais naviguer à l’infini dans les souvenirs de rencontres aussi improbables les unes que les autres. Pourtant à chaque fois nous nous sommes reconnus dans notre différence. Et cette différence n’était pas forcément affichée, revendiquée ou visible…

J’ai croisé également des gens « plus conformes à la norme » et si nous avons développé des liens c’est parce ces personnes ont su ou pu ouvrir la porte sur un univers plus secret, où dépassant les apparences, j’ai pu découvrir des aspirations, un ressenti, une histoire. Il fallait seulement être disponible à cet inattendu. Prendre le temps d’ouvrir le livre…

Encore récemment j’ai pu découvrir une personne qui a vécu trois ans sans sortir de sa chambre, une autre qui crée des choses étonnantes avec le numérique, un poète pêcheur ou un étudiant en psycho finissant par m’avouer son immense solitude. Je crois beaucoup à la confiance, à la confidence duelle. Il suffit de prendre le temps de la faire naître et d’écouter.

Tous ces gens de différence, ce n’est pas que je les cherche, c’est que nous nous trouvons. « Feeling », « atomes crochus », « heureux hasards »… il y a de la sérendipité dans les rencontres. Les plus belles s’alignent avec des moments où pour avancer, loin des apprentissages théoriques, il y a ce besoin de l’autre et cet émerveillement renouvelé de découvrir des univers, des histoires…

On est parfois trop prudent et certains n’ouvrent la porte qu’à celles et ceux qui leur ressemblent. Quel ennui !

À contrario, il faut accepter le risque d’être déçu, mais que perd-on si on sait se respecter et respecter l’autre. D’aucun·es ne sont pas à la hauteur du récit qu’iels font d’eux-mêmes, d’autres cherchent l’emprise, le pouvoir, sont toxiques. Il faut apprendre et s’armer pour résister.

Il y a aussi de très belles rencontres éphémères (et je ne parle pas que de sexe).

J’ai vécu la difficulté souvent quand j’ai voulu réunir ou confronter des personnes si différentes les unes des autres que chacune se demandait ce que je faisais avec l’autre. Il y avait trop de friction sociale ou culturelle. Nos vies sont si cloisonnées. Nous moquons les castes, nous criquons le communautarisme, le séparatisme… mais depuis petit j’ai compris que les bourgeois ne fréquentaient pas les pauvres et réciproquement… La pression sociale s’est certainement accrue.

Ni communautarisme, ni coming-out, ni justification

Si j’ai utilisé des étiquettes plus haut pour désigner des personnes, je veux dire qu’à chaque fois c’était pour dépasser l’étiquette et aller vers la personne au delà des apparences. L’expérience ne résume pas l’autre. Elle enseigne si on sait mettre de la distance. Il y a l’histoire de chacune et chacun mais ce qui importe c’est comment on la dépasse.

Je me souviens très bien de ce garçon sourd qui m’avait montré tout ce qu’il pouvait faire – et que je ne savais pas- ou bien des analyses sociologiques de cet autre garçon qui avait vécu de la prostitution mais analysait finement la façon dont la société intégrait ce qu’apparemment elle réprouve. Il avait été très dur pour lui de se sortir de sa condition. Cet univers étranger qu’il me décrivait m’a donné une toute autre grille de lecture de certains rapports sociaux.

Ce qui est extraordinaire c’est comment ces personnes assument leur différence pour la transcender et signer leur humanité dans cette double logique du « tous semblables et chaque personne singulière ».

Si j’ai bien compris que parfois on se réfugie dans un groupe, ce qui compte, c’est comment on chemine en s’émancipant, comment on s’assume sans avoir à se justifier.

Jeune homme, j’étais invité à la table d’une tante généreuse et hospitalière, ouverte d’esprit incontestablement mais qui me présentait à l’assemblée comme son « neveu gay« . Et c’était un peu comme si on avait mis un carton devant mon assiette ou collé un badge sur la poitrine. Pire encore lorsqu’une personne se croit devoir exprimer des affinités avec vous au nom de cette étiquette, alors que la proximité élective avec une personne ne saurait se résumer à son genre ou ses propres préférences. Derrière l’étiquette, il y a la question du « pouvoir » réel ou supposé. Je refuse toute assignation.

Ce que je suis, d’où je viens, rien de mon parcours ne saurait m’enfermer dans un groupe ou me réduire.

Paradoxes

Mais alors quoi ? On s’est détectés, on s’est vus dans nos différences. Mais ce qui importe le plus c’est ce que cela a su activer comme espace sensible en nous.

J’ai toujours été étonné de voir des gays dans un parti d’extrême droite. Est-ce pour conjurer leur sort ? Mais quelle amnésie et surtout quelle fermeture sur sa part sensible ! La tolérance à géométrie variable, ça interroge. J’ai donc appris qu’une particularité si on peut dire ainsi, ne suffit pas du tout à développer l’ouverture d’esprit à l’autre. Cela enseigne au moins sur la complexité.

Je n’ai ni honte ni fierté à avoir de ce que je suis. Je n’ai rien fait de particulier pour ça. Cela ne fait pas moins de moi un être exceptionnel car chaque être vivant l’est !

Si je me penche sur les pâquerettes du jardin, elles semblent identiques. En réalité, il n’y en a pas deux pareilles. Les oranges dans la corbeille à fruit se ressemblent. Leur saveur se rapproche, pourtant chaque fruit est plus ou moins mûr, le dessin de chaque écorce est légèrement différent. D’une différence surgissante à la nuance délicate, il y a toujours à apprendre d’autrui pourvu que l’on accepte d’être désarçonné. Et peut-être bien que la personne la plus banale est riche de cela. Alors ce qui importe, c’est de savoir dénicher la différence d’autrui… ou peut-être de l’autoriser à révéler celle que vous portez sans savoir toujours la désigner ou la reconnaître.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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2 réponses à « Aimer des gens différents »

  1. Avatar de Matoo
    Matoo

    Enfin, un coming-out !!! 😀

    1. Avatar de Vincent Breton

      Damned Mortimer ! Nous sommes faits !

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