Si je n’écris pas

Publié le Catégorisé comme réflexions Étiqueté
divagation
"Line Pattern" by Seacoast Sage/ CC0 1.0

Si je n’écris pas, je suis comme le lait qui déborde. Je suis en crue, en proie aux mauvaises pensées. Les douleurs chroniques se rappellent à moi. J’ai froid et je transpire. Mon énergie se défait et se retourne contre moi. Si je n’écris pas je suis emprisonné avec le pire de moi-même. Un caillot de mots dans la bouche m’étouffe. Les êtres les plus aimés me désespèrent. Le miroir m’est couteau. Et le couteau mon avenir.

Je n’écris pas pour raconter des histoires

Ou alors, le plus important est ce que je n’écris pas, ce qui se retient entre les mots. L’histoire cachée. La question n’est pas d’écrire une œuvre, de se croire écrivain. Je ne suis qu’écriveur. J’ai des facilités, pas de talent, encore moins de génie. Cela n’a rien d’indigne. La plupart des écrivains publiés espèrent entretenir l’illusion, ils sont dans le concept. Il est rare qu’ils aient du talent. C’est du commerce, c’est un métier. Ce n’est pas mon métier d’écrire. J’écris parce que plus j’avance en âge, moins il m’est possible de rester une journée sans écrire. Si je vais mal, la plupart du temps, ce n’est que parce que je n’ai pas écrit, qu’on ne m’a pas laissé écrire…

Si j’ai du monde à la maison, je me lèverai discrètement un peu plus tôt pour écrire. Ou ce sera dans la nuit. Écrire une lettre d’amour après avoir fait longuement l’amour est ma cigarette…

J’écris depuis l’enfance

J’écris n’importe quoi, des listes, des poèmes, des chansons, des opuscules, des articles, des romans, des lettres.

Autrefois j’écrivais beaucoup de lettres, chaque jour. Des lettres d’amitié, des lettres d’amour. Un jour Nicolas m’a montré deux boites à chaussures, il a de grands pieds, contenant serrées toutes les lettres que j’avais pu lui écrire.

Petit garçon j’écrivais des lettres d’amour, à Isabelle, à Nathalie.

Un jour, nous fûmes convoqués par la principale, avec ma mère qui enseignait dans le collège où j’étais élève. Le père de Nathalie avait été choqué de ma lettre à sa fille. J’avais dix ans. Il croyait que je m’étais fait aider d’un adulte. Il était scandalisé. J’étais amoureux. Pleinement. Surement. Et j’adorais caresser les cheveux de Nathalie qui était douce. Il paraît qu’après mon départ, la principale qui m’avait fait les gros yeux, avait dit à ma mère en riant avoir été à la fois épatée et touchée que je puisse écrire ainsi. C’était pourtant très sérieux pour moi.

À la primaire, le fantastique maître de cours moyen, monsieur Zafran, nous avait donné le goût d’écrire : des textes libres, des résumés de nos sorties, de la poésie… On écrivait seul ou à plusieurs. Il recopiait parfois les textes et les dupliquait. L’encre du carbone hectographique était bleue et le papier rose. J’ai encore un cahier de ce temps-là avec les pages sagement collées.

Dans mes métiers plus tard, j’ai beaucoup écrit : pour les élèves, puis des rapports et même des circulaires ! C’est un art la circulaire ou la note de service…

Mais quand j’écris, il y a toujours cette part d’enfance, cette part de jeu qui remonte.

C’est une récompense.

J’écris pour m’apaiser

C’est ma façon de supporter le monde et les insupportables, celle de me pardonner, celle de m’accompagner malgré les vicissitudes, les bonnes, les mauvaises. Je me console, je me protège, je me nourris autant que je donne…

Je n’écris pas seulement quand je suis malheureux, pas forcément pour me plaindre ou m’apitoyer. J’écris souvent quand je suis heureux. J’écris alors que je me relis très peu. J’écris parfois pour d’improbables lectrices et lecteurs. Je n’écris pas de journal intime car en réalité je m’y ennuierais.

Je rêve toujours de savoir un jour écrire un véritable poème ou même seulement un vers dont on se souviendrait sans forcément en savoir l’auteur.

Qui a composé « Aux marches du palais… » ? Pourtant la chanson a traversé les siècles.

Je suis lucide, je n’écris pas pour laisser une trace. J’ai détruit nombre de mes écrits sans scrupules ni regrets. On dit que les écrits restent, c’est de moins en moins vrai à l’heure du numérique qui tout en n’effaçant vraiment rien, confond tout dans ce magma étrange. L’intelligence artificielle bientôt écrira toute seule en imitant les auteurs du passé. Est-ce qu’elle saura inventer quelque chose ? Est-il possible même pour un humain d’écrire encore quelque chose de vraiment novateur ?

La musique, c’est mathématique, un jour tout aura été inventé

Un jour, on aura inventé toutes les musiques sur tous les rythmes possibles. C’est peut-être un calculateur qui le fera. On aura tout inventé. Tout aura été dit. Il n’y aura plus de surprises. Toutes les combinaisons possibles auront été trouvées.

Avec les mots, ce sera peut-être la même chose ou alors d’autres êtres vivants prendront la parole.

Écrire c’est automatique ?

Ce n’est pas forcément intéressant, mais j’ignore le syndrome de la page blanche. Il me faut peu de déclencheurs pour écrire. Pour être honnête, il me faudrait beaucoup d’empêchements pour ne pas écrire.

Les mains coupées, je trouverais bien un moyen. Aphasique peut-être ne laisserais-je plus qu’un agglutinement d’onomatopées, de syllabes gauchies par le geste, ces graffitis d’enfants qui font de l’écriture inventée.

Écritures de travers, lourds pâtés sur la page salie.

J’écris parce que je ne peux pas faire autrement, malgré la fatigue ou à cause d’elle. J’écris à la façon du fleuve intarissable qui descend vers la mer charriant parfois des objets improbables.

J’écris même dans ton dos, sur ton dos, avec le doigt pour que tu reconnaisses ce que j’ai à te dire. On arrive très bien à lire des mots écrits dans le dos, sans encre, juste avec la pression des doigts… Ou sur le sable, ce message que la mer effacera et que tu n’oublieras jamais.

Mais si tu veux me tuer, inutile de songer au poison, prive-moi d’écrire, confisque-moi les stylos, les claviers…

Il faudra songer à couper mes doigts et me vider de mon sang pour que les uns ne me servent pas de scripteur et l’autre d’encre.

J’écris comme on saigne. Sans coagulation.

Je peux rester silencieux, je ne peux rester sans écrire. Ou alors…

Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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