La mandoline, le magnétophone et la machine à écrire. Ce n’est pas le titre d’une fable, ni d’un roman, mais de trois objets qui mine de rien ont beaucoup compté dans ma vie. Ils étaient cachés dans le placard du bureau de mon grand-père maternel.
Mon grand-père maternel
Aussi timide qu’humble et discret, ce beau jeune homme dont vous voyez le portrait sur la cheminée de la maison, devint professeur de géologie, papa de la sédimentologie et fut fort réputé dans son domaine.
Il obtint sans jamais s’en vanter, de grands prix qui récompensent les plus grands scientifiques. Longtemps, bien après avoir pris sa retraite, il recevait dans son bureau d’anciens étudiants. Il sortait de grandes cartes sur la table de son bureau, il examinait les cailloux, savait décrire et commenter la moindre falaise… Les roches avaient peu de secrets pour lui. Il laissa une grande bibliothèque que les spécialistes convoitaient. La bibliothèque de la réserve géologique de Digne a donné son nom à une salle.
Dans l’armoire de son bureau
Bien cachés à la vue de celles et ceux qui passaient dans son bureau, trois objets habitaient le secret de l’immense armoire fermée en bois sculpté qui occupait tout un mur.
Il me les avait montrés alors que je vivais chez lui. Je fus autorisé à les utiliser avec précaution.
J’aurais pu ajouter la caméra 8 mm et le vieux projecteur. Il avait beaucoup photographié et filmé des kilomètres de pellicules. Parfois, nous avions droit à de longues séances. On pouvait y voir les tantes enfants, des images de ses voyages au bout du monde…
Les trois objets auxquels je pense, furent cependant autrement déterminants, car ils ouvrirent pour moi un univers et d’une certaine manière, ils trouvent leur prolongement dans nombre de mes activités d’aujourd’hui.
Sous le savant, une âme d’artiste
S’il était scientifique hors pair, mon grand-père aimait la littérature, la poésie et la chanson. Il y avait en lui un artiste contrarié, un écrivain rentré, un musicien dissimulé…
Cette amitié, cette attirance, ce goût, il les garda pour lui. Je l’ai à peine entendu jouer de la mandoline. Il tapait des cours et des lettres sur sa petite machine. Il enregistrait des conférences ou notre voix, les enfants, quand nous chantions…
Vous n’imaginez pas lorsqu’on est enfant ou jeune adolescent, la porte qu’il ouvrit en tournant un jour celle de son « placard secret ».
C’était affaire de confiance, c’était affaire de confidence, d’intimité et de passage.
Il m’ouvrait en même temps, une porte sur lui-même, élargissant soudainement le paysage du grand-père discret et sérieux qui lisait le Monde chaque jour… il me donnait aussi la clé des possibles, pour moi-même.
Bien plus tard, des personnes avec lesquelles je travaillais, s’étonnèrent que le fonctionnaire sérieux qu’ils connaissaient, écrive des poèmes et chante des chansons.
La mandoline
Mal accordée, mon grand-père n’en avait joué que quelques notes. Je n’ai jamais su en jouer autrement que pour quelques accords. Je la vois encore dans housse molletonnée de tissus beige. Elle était petite, blonde, féminine…
Mais je pouvais l’utiliser pour chanter, en accompagnement.
La machine

C’était une petite Olivetti Lettera 22. Elle se vendent encore très cher d’occasion. Elle aussi était dans sa housse beige solide. Il fallait parfois changer le ruban. Si on s’y prenait mal, le marteau de certaines touches venait en percuter un autre et tout se coinçait. on se pinçait les doigts. Avec le carbone et les jeux de couleurs, on se salissait volontiers jusqu’au visage. Ma mère en posséda une également…
Écrire. Écrire des histoires, du théâtre, de la poésie.· on pouvait même utiliser des stencils et une ronéo plus tard pour tirer des textes. Je fis des petits journaux, des programmes de théâtre et ensuite des textes pour les enfants.
La machine était la clé des possibles. Si je pouvais écrire à la main, je le faisais forcément, passer par le « caractère » de la machine donnait soudainement un tout autre statut au texte.
Le magnétophone
C’était je crois un modèle Philips. Il me semble qu’il y avait plusieurs pistes. Le micro rectangulaire était assez mauvais, mais là encore c’était formidable : on pouvait chanter, enregistrer, s’écouter… on pouvait s’accompagner… il fallait trouver le moyen de fixer le micro.
La technique était aléatoire, faite de livres que je coinçais. Il ne fallait pas que les chiens aboient et souvent il s’agissait de recommencer.
Comme la machine à écrire, le magnétophone à bandes, par les traces qu’il allait conserver, obligeait à ce travail sur soi, faire et refaire. Constance, centration…
Le gamin autodidacte jubilait et menait son activité dans le « flow » parfait.
Jusqu’à aujourd’hui
J’ai encore à présent un ou deux instruments dont je ne sais pas jouer qui accompagnent mes chansons, un logiciel pour les enregistrer, un clavier et une application open source pour écrire.
Ce sont les mêmes sillons, les mêmes veines tracées depuis des décennies.
Cet univers digital où vous vous trouvez en est l’expression contemporaine…
Merci !
Alors merci aux parents qui prendront le soin, plus que des « petits cours », de laisser la possibilité à leurs enfants de manipuler un magnétophone ou un logiciel pour enregistrer du son, un instrument de musique – pas forcément numérique- , un clavier pour écrire et laisser des traces sur le papier… Certains écrivains continuent de préférer la vieille machine à écrire.
Merci Papé d’avoir su m’ouvrir l’armoire à secrets de ton bureau.
Peut-être bien que si je n’avais pas découvert la mandoline, le magnétophone, et la machine à écrire, je n’aurais pas trouvé si facilement des chemins d’expression et un vrai bonheur dedans.
À l’étage, il y avait aussi un piano.

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