Nous pouvons protester des manquements de la Justice mais le vrai scandale se situe en amont. Les violences faites aux femmes et aux enfants ont lieu près de nous, chez nous, dans nos familles. Il y a un modèle qui ne va pas, qu’il faut transformer. C’est la question du pouvoir dans les familles, du respect absolu, de la bienveillance (au sens bien veiller) qui doit être posée. Pour l’heure ce discours est peu porté.
Le scandale masque les violences ordinaires
Les médias mettent en avant des crimes commis à répétition par des prédateurs. On esquisse à peine le fait qu’à chaque fois c’est une situation de pouvoir qui les a permis assortie d’une omerta. On se scandalise justement, on découvre avec horreur que des hommes perçus comme des saints, nimbés d’une aura charismatique, des stars ou des célébrités ont pu profiter de leur position pour agir. Je me souviens de mon écœurement quand j’avais découvert qu’un prétendu psychologue prônait dans ses livres le contraire de ce qu’il faisait dans la vie. On se sent déstabilisé, dégoûté. Les fans d’une star célèbre doivent ainsi admettre l’insupportable… Mais si on s’arrête à la personne sans interroger la question du pouvoir et de ce qui a permis ce qui s’est passé, on n’a pas beaucoup avancé.
Pendant que la lumière est faite sur ces sinistres personnages, dans l’ombre, les prédateurs ordinaires, les « bons pères de famille », pépé, tonton… continuent leurs sales besognes. Parfois, ça se sait dans les familles mais on détourne le regard, ou bien on croit pouvoir gérer ça dans la discrétion…
Dans ma longue carrière j’ai eu à traiter plusieurs situations : si elle a fait du bruit à l’époque, une significative découverte en milieu professionnel fut en réalité traitée rapidement (pas jugée rapidement mais la personne fut mise hors d’état de nuire). Je garde à l’esprit trois situations où je suis apparu comme « dérangeant » : un grand-père, « élu respectable » qui agissait sur ses petits enfants, un ponte de la médecine sur une enfant handicapée et un père de famille nombreuse qui exigeait que la petite dernière vienne dormir dans son lit. À l’époque on m’avait mis en garde, menacé, je prenais des risques pour ma carrière à mettre en œuvre des procédures, effectuer des signalements. Pour la troisième situation, on m’avait dit que « tant qu’il ne s’était rien passé, on ne pouvait rien faire ». J’ai vu comment des proches, des collègues, des amis politiques, les familles même, voulaient minimiser, étouffer… Certains signalements semblaient s’enliser dans le sable. La question du pouvoir revenait à chaque fois et concernait tous les milieux sociaux.
On sait pourtant
Les chiffres son éloquents. Il y a ceux rapportés par France Info : « Principales victimes de ce type de violences intrafamiliales, les mineurs représentent 75% des victimes de violences physiques et 96% des victimes de violences sexuelles. Les filles sont majoritaires parmi les victimes de violences sexuelles, leur part dépassant 80% à partir de 10 ans. Avant cet âge, les garçons représentent près d’un quart des victimes (27% parmi les victimes de moins de 5 ans et 22% parmi celles de 5-9 ans).«
J’ai trouvé un autre document publié en janvier 2026 par la Sécurité intérieure, les chiffres sont glaçants. Et on connaît l’horreur des violences faites aux femmes, des féminicides.
Les mineurs sont les principales victimes de ce type de violences intrafamiliales : ils représentent 75 % des victimes de violences physiques et 96 % des victimes de violences sexuelles. Les violences intrafamiliales non conjugales visent très
majoritairement les femmes lorsque ces violences ont
un caractère sexuel (80 %) ; la répartition est équilibrée entre femmes et hommes lorsque ces violences sont physiques (52 % de femmes). La quasi-totalité des victimes sont françaises (94 % pour les violences physiques et 97 % pour les violences sexuelles)
On sait où ça se passe et que tous les milieux sociaux sont concernés. Cette insécurité n’est pourtant pas évoquée au quotidien et rarement mise en avant dans les programmes des politiques comme une priorité première.
Changer de paradigme
On s’est gaussé de l’éducation non violente qui n’est en rien le laxisme. Il n’y a pas et heureusement de permis pour être parent mais la première éducation, y compris au sein de l’école est bien faible et timide. Il importe de changer de logique, de prendre conscience de cette nécessité.
Considérer l’enfant en tant que personne à part entière, dès sa naissance, et lui laisser la liberté d’être lui-même, respecter ce qu’il ressent et ce qu’il pense n’a rien à voir avec le fait de le laisser faire n’importe quoi ou de lui offrir tout ce qu’il demande.
C’est ce que rappelle sur son site l‘Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO). Il renvoie à de nombreuses pistes et liens éclairants…
Bien veiller les un..es sur les autres
Il ne s’agit pas de créer une société de suspicion et de surveillance généralisée. Les intrusions des services de l’État dans les familles sont souvent maladroites ou tardives. Mais il s’agit que l’information passe et de façon constructive.
Le travail est forcément long, complexe car il faut admettre que nombre de parents qui font subir des situations de stress et de violences à leurs enfants les ont subies. Ils ont aussi besoin d’être écoutés et réparés.
Il faut interroger la distribution des rôles dans les familles, qui fait quoi. Il s’agit non pas de sermonner mais partir d’expériences positives, diffuser des modèles alternatifs, prendre appui sur l’éducation, les médias, les séries, les réseaux sociaux pour valoriser les approches émancipatrices et respectueuses.
Les institutions et l’État doivent se donner les moyens.
Le modèle du patriarcat est celui qui engendre ces difficultés. C’est encore difficile à entendre pour la majorité des familles et nombre de partis et mouvements.
Cette question dépasse les familles et touche aussi la façon dont on gère les prises de décision en entreprise, dans la société, dans les institutions y compris religieuses et les partis politiques eux-mêmes.
La difficulté est qu’il faut gérer concomitamment les urgences et anticiper en travaillant sur les conditions qui favorisent ces actes.
Cela commence peut-être par notre réceptivité individuelle aux signaux faibles, par l’attention tranquille qu’il faudrait développer pour que les familles soient des espaces de paix, de parole, de protection.
Ce qui est dommage aujourd’hui, c’est que les médias semblent occulter ce versant, se concentrant sur le scandale sans chercher à analyser les causes, sans chercher à comprendre comment un homme (parfois une femme) peut avoir à ce point perdu ses repères pour se laisser aller à ne plus respecter l’autre et par conséquent ne plus se respecter soi-même. Quelle image de lui-même peut avoir celui qui domine et prend sur l’autre ? Comment la société a-t-elle pu s’oublier au point de ne pas savoir offrir d’autres perspectives autrement gratifiantes : permettre à son enfant de s’émanciper en lui transmettant ce que l’on a appris, trouver de la joie à ce qu’il fasse son propre chemin et construise sa liberté à partir d’une base rassurante ?
Il y a du travail.

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