Le hasard de mon enfance a fait que plusieurs fois j’eus la chance de passer des vacances de printemps en Algérie. Mes souvenirs d’Algérie et des Algériens font partie des meilleurs. Ils me sont précieux. Et nous ferions mieux de nourrir et développer nos amitiés plutôt que chercher à alimenter des querelles comme je l’ai vu par le vote d’une résolution déshonorante à l’Assemblée ce 30 octobre 2025.
Les orangers en fleurs
C’était à la fin des années soixante et au tout début des années soixante-dix. Mon grand-père, français, scientifique, travaillait en Algérie.
Avec ma mère et ma sœur, nous quittions Paris où le printemps frémissait à peine. Le grand-père venait nous chercher à l’aéroport avec sa 4L. Il faisait déjà chaud et surtout, à peine avions nous quitté l’aérogare, la route traversait d’immenses champs d’orangers en fleurs qui embaumaient l’air. Nous poussions les petites fenêtres de la voiture pour humer l’air. Quel bonheur !
J’ai des souvenirs très fleuris d’ailleurs d’Alger et de ses jardins. La lumière, les parfums, les fleurs, une douceur dans l’air même s’il souvent il faisait déjà chaud.
La gentillesse
Après tout, la guerre avait eu lieu peu de temps auparavant. Les adultes l’avaient vécue. Deux petites filles venaient jouer avec nous dans l’appartement des grands parents. La langue n’était pas un obstacle. On s’entendait bien.
Il n’y avait pas de ressentiment. Mais un jour, lors d’une promenade, je me souviens que l’une d’entre elle me montra l’impact des balles dans le mur de l’ambassade et dans le tronc de grands arbres d’un jardin public. La blessure était là, visible, on pouvait la toucher des doigts, mais jamais je n’entendis aucun reproche.
Nous avions pu visiter des lieux de prière, nous rendre dans une école où un professeur avait récité par cœur du La Fontaine.
Les gens nous accueillaient avec curiosité et presque affection. Un jour, ma mère qui conduisait la 4L fut arrêtée par des motards. C’était parce qu’une mèche blonde de ses cheveux dépassant de la fenêtre avait attiré leur attention et plus pour jouer les séducteurs qu’autre chose.
Je n’en revenais pas enfant de toute cette gentillesse et partout on nous interrogeait à propos de la France ou de la vie à Paris.
Ces paysages
J’ai mille souvenirs de plages immenses et désertes où nous faisions cuire des sardines sur la braise.
L’incroyable Tipaza me fit tellement rêver. J’ai déambulé des heures dans les rues entre les ruines et les immenses amphores, admirant la mer. En rentrant en France, j’écrivis un texte libre. Mon maître de cours-moyen, qui avait dû quitter l’Algérie, ressemblait un peu à Philippe Séguin et portait des lunettes noires. En lisant mon texte, il les retira pour la première devant nous et s’essuya les yeux avec son grand mouchoir. Mes camarades se retournèrent vers moi, m’en voulant un peu : « Mais pourquoi tu as fait pleurer le maître avec ton texte ? «
Il y avait la Kabylie. La montagne des singes où il fallait se méfier d’eux : farceurs, ils volaient volontiers lunettes et sac à mains. Les robes étonnantes que ma mère achetait, ces bijoux de pacotille que nous aimions.
Tout autre chose était Bou Saâda, la porte du désert. Dans le vieil hôtel où nous étions allés, un lieu décrépi, le sable coulait presque autant que l’eau au robinet de la baignoire. L’oasis fabuleuse avec ses palmiers et une foultitude d’enfants rieurs. Ils nous couraient autour en riant : ma grand-mère avait un caniche moyen dont les poils trop longs cachaient les yeux. « Le mouton qu’a pas d’zyeux ! »
Je me souviens aussi des escapades dans Alger, le vieux port. Ma grand-mère avait trouvé un glacier. Le lieu était un peu décrépi et les glaces exquises pour un enfant.
C’était comme un film en couleurs alors que Paris était encore en noir et blanc.
À fleur de peau
Ma mère m’avait expliqué un peu. Mes grands-parents n’avaient rien à voir avec les expatriés hautains qui ne cherchaient qu’à faire du profit. Enfant, je ressentais cette espèce de tristesse douce qui passait dans certains regards.
On nous avait montré la villa d’un général qui devait être ministre et son luxe obséquieux.
Les cicatrices étaient encore vives. Les questions douloureuses émergeaient.
Nous étions loin des enjeux, de la politique. Enfants, nous ressentions seulement.
Les petites voisines nous apportaient des cornes de gazelle à déguster. Elles étaient un peu sèches. La dame qui préparait le couscous y passait la journée enfermée dans la cuisine. Sa préparation tenait presque du rituel magique…
Je n’ai aucune photo de cette époque. Nous n’en faisions pas. Je n’ai que des souvenirs vibrants qui reviennent en fermant les yeux.
Quand bien plus tard, je vécus à Paris, je me fis quelques amis Algériens qui ravivaient les souvenirs. Toujours ce regard.
Et il m’est d’autant plus attristant de voir que certains, s’abreuvant aux mêmes sources du ressentiment et du mépris, ne travaillent qu’à rendre impossible des amitiés réparatrices et sources d’espoir.

Un mot en retour ?