Quel est ton poème préféré ?

Publié le Catégorisé comme de la poésie
Hortensias

C’est la question presque piège ou bateau. Le livre qu’on emporterait sur l’île déserte, le poème que l’on choisirait si l’on ne pouvait en choisir qu’un seul… Quel est ton poème préféré ? Selon les états d’âme, il en est plusieurs vers lesquels je me tourne, presque une façon de se réfugier…. D’autres s’imposent malgré moi sous forme de réminiscences, des vers qui reviennent au détour d’une promenade, même parfois en croisant une personne, au supermarché… Je serais frustré si je ne devais en choisir qu’un seul et même désigner celui qui surpasse les autres est un exercice périlleux. Pourtant, forcément, c’est « Ma bohème ».

Ma Bohème, fantaisie de Rimbaud

le manuscrit de Rimbaud
Ma Bohème
Arthur Rimbaud

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)

en chanson !

Il existe bien entendu d’autres versions autrement célèbres par exemple de Léo Ferré ou Hélène Martin…

Mais pourquoi ce texte ?

Il est à la poésie de Rimbaud ce que « Les Tournesols » sont à la peinture de Van Gogh. Le statut de chef d’œuvre fait que peut-être, nous ne le regardons plus vraiment, ou plutôt, nous ne nous laissons plus regarder par lui…

Il en existe tant et tant de commentaires profanes ou savants… Le monde scolaire s’en est emparé, le rabotant souvent à coup de poncifs…

Je crois comme toujours qu’il faut prendre garde aux interprétations qui verrouilleraient la liberté du texte, une liberté qui peut dépasser son auteur… Probablement aussi, ne l’entendons-nous pas de nos jours comme on devait le percevoir dans une époque où la métrique cadenassait encore singulièrement l’art poétique…

Prenons garde encore selon ce que nous savons – ou croyons savoir – de la vie de Rimbaud à ne pas trop en rajouter en croyant décoder avec nos clés convenues la magie de la métaphore. Il rirait sûrement à lire nos commentaires …

Ce que j’aime avec  » Ma Bohème », c’est pouvoir le lire et relire et y trouver à chaque fois de nouvelles couleurs, de nouvelles sensations, de nouvelles impressions. « Oeuvre de jeunesse » (dit-on souvent pour en minimiser la portée) de l’adolescent génial…

Si tout semble y être déjà de ses amours comme du départ pour Harar ; surtout il y a la poésie, dans son intense ferveur, dans sa capacité à boire le présent…

J’aime la dérision et les sonorités, j’aime le lien à l’enfance. Le Petit-Poucet a toujours été l’un de mes personnages de contes préférés. Abandonné par des parents indignes, il sait la fraternité et se ruser de l’Ogre. Il est vif et ne cherche pas la fortune. Poème qui n’oublie pas les blessures enfantines et adolescentes, les amours espérées ou contrariées, il est celui de la solitude assumée. Il y a du courage dans ce poème. Communion intense avec une nature inspirante… de l’immensité du firmament à la route où il est assis avec ses souliers troués, ses pieds peut-être en sang, avant de reprendre son voyage… Front enfiévré d’un enthousiasme lucide… Il n’ y a pas cette forme de cynisme que je reproche (gentiment) à Baudelaire ou de mièvrerie d’un Verlaine qui gémit un peu trop. Il assume. La Poésie au dessus !

J’aime ce poème qui me donne envie de fuguer, j’ai toujours adoré ça, qui me donne l’espoir de retrouver Rimbaud et de venir m’asseoir à côté de lui, à même le ravin, puisqu’il y a peu de chance qu’il vienne dans mon fauteuil.

J’aime ce poème parce que je crois, on peut le lire à tout âge et le réinterpréter à tout age. Universel et pourtant singulier.

Par dessus tout, je suis convaincu que toute personne qui prend le temps de le lire et de se le dire vraiment, en ressort transformée.

Sous la forme sage du sonnet, l’inventivité y est absolue. Il reste révolutionnaire. Inventivité, sensualité, pudeur jusque dans l’expression de la douleur…

Mais vous ?

Quel serait votre poème préféré ?

Arthur Rimbaud le poète
Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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