Mon aïeule la pas commode


Aïeule

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3–4 minutes

Quelque chose me dit qu’elle n’était pas commode. L’époque n’était pas si facile. Il m’est avis qu’elle ne se laissait pas faire. Avec son mari, ils font dorénavant chambre à part. Le front et le regard sont restés dans le patrimoine génétique tout comme ces sillons nasogéniens et ces plis d’amertume. Ils vivent avec moi, ancêtres immobiles. Je la nargue parfois en passant devant elle, tout nu.

Un peintre dans la famille

un tableau de famille

Mon arrière grand-mère maternelle avait pour nom de jeune fille celui de Cretin. L’oncle Jules qui peignit les tableaux était le frère de Joseph que l’on verra plus bas. Il s’appelait aussi Cretin ce qui montre une succession de garçons. Joseph épousa donc cette dame au regard un peu triste à la fois pas commode et rêveur, ou préoccupé plutôt. Ma grand-mère en savait-elle le prénom ? Elle ne nous le transmit pas. Ou je ne l’ai pas retenu. C’est terrible, je sais qu’elle est mon ancêtre Madame Cretin, mais je ne lui sais ni son nom de jeune fille, ni son prénom. Il faudrait comme ces retraités que je me lance dans la généalogie, moi la fin de race. Ce n’étaient pas des gens pauvres, mais ils n’étaient pas riches. L’Oncle Jules peignait les visages avec un talent certain. Pour les mains, je trouve qu’il était un peu flemmard. Il se dit dans la famille, que nous avions un cousin du nom de Courbet Gustave. Des lettres ? Un tableau dans un grenier ? Un dessin ? Rien. Se sont-ils connus ces gens ? Une légende familiale ?

Joseph n’a pas tellement l’air plus heureux. Quelque chose de fuyant dans le regard ou cette moue inquiète. Il veille à faire bonne mine. Il semble fatigué. Mais je sens bien que la maîtresse femme devait avec son pessimisme neurasthénique imposer un climat où elle le dominait avec résolution. Mon arrière grand-mère qu’on verra plus bas, celle qui me détestait, n’était pas spécialement plus commode mais sa fille, ma grand-mère, développa plus tard cette présence de « maîtresse femme » ne s’en laissant pas compter. La résolution resta. Étaient-ils heureux ces gens dans un siècle qui fut bien secoué ? Ma grand-mère avait ces tableaux qu’elle exposait dans un couloir, discrètement. Présents sans s’imposer. Qui les regarda vraiment ?

Joseph
ma grand mère et sa mère avant la première guerre mondiale

Ma grand-mère, la petite fille sur l’image, était toute mignonne. Elle avait cet air résolu et joyeux que sa mère n’avait pas. Fille unique, elle décida d’avoir six enfants. Mais auparavant elle prépara l’agrégation de sciences à une époque où les filles n’étaient pas promises aux études longues. Vers l’âge de trente ans, elle rencontra mon grand-père lors d’une sortie géologique. Les premiers rendez-vous, jusqu’au mariage, elle y allait accompagnée de son père qui jouait les chaperons. J’ai déjà parlé de mon arrière grand-père en évoquant le petit marteau. L’homme qui se réjouit de ma naissance. De tout ce passé, il ne reste presque rien, tout s’effiloche. À ma mort les tableaux finiront dans une quelconque brocante ou à la poubelle. Ou bien quelqu’un s’en amusera. Mais on ne saura pas vraiment quoi en dire. Et moi qui me dit sans racines, je les vois chaque jour qui veillent sur moi, ou moi sur eux ?

D’où viens tu ?

Cette question souvent posée me désarçonne. Il n’y a nul lieu où je pourrais revenir, rentrer en disant, « c’est chez moi ». Nul autre lieu que celui où je suis dans l’instant présent. Mes ancêtres étaient du Doubs, du Berry, de Sologne ou de Bretagne… Il est étonnant d’ailleurs de voir comment les grands parents se sont rencontrés et ont vécu ensuite hors de leurs régions natales.

Donc cette dame serait probablement la mère de l’arrière-grand-mère de ma grand-mère. Elle aurait pu croiser Victor Hugo mort en 1885. Il était aussi de Besançon. Je me perds dans les dates, dans ce siècle où je pense j’aurais aimé vivre ne serait-ce que pour tenter de rencontrer Arthur Rimbaud. Mais peut-être bien qu’il m’aurait refilé des bêtes… ou pire.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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