Il fallait tenir la promesse du désherbage de la bibliothèque principale. Environ 400 livres ont quitté la maison ces dernières semaines. Il en reste d’en d’autres pièces qui devront aussi partir. Qui part ? Qui reste ? Il y en a que j’ai retenus malgré tout… L’exercice est une sorte de traversée dont je sors soulagé mais plus éprouvé que prévu.
Les livres vieillissent
Comme l’humain qui le constate au miroir, certains livres ont vieilli. Mal. C’est souvent physique : l’usure est là. La page jaunit, se détache, l’encre s’altère. On sent parfois l’odeur étrange de passé où se mêlent la poussière et quelques remugles.
Quelques uns d’entre eux ont connu les 24 maisons où j’ai vécu. Ils ont subi les aléas des cartons, des déménagements. Ils ont connu des compagnonnages divers.
Si le livre vieillit comme objet, il vieillit aussi par le style. La mode passe par là. J’ai aimé ce livre ? Mais qu’il semble naïf aujourd’hui. J’ai apprécié cet auteur ? Mais que ses phrases sont creuses ! D’autres a contrario passent le temps et s’imposent. Pour certains, la tendresse ou le climat dépassent les maladresses. Un « mauvais » Zola surpasse souvent bien des grands prix…
Des âges et des livres
Envahissante et éclectique, c’était la bibliothèque de ma mère. J’ai conservé nombre de ses bouquins. C’est presque un conflit de loyauté que de se séparer de certains romans lyriques qu’elle pouvait aimer ou de ses livres de cuisine, de yoga, de philosophie. Elle lisait tout, absolument tout avec voracité. Sur certains d’entre eux, acquis pourtant avant le mariage, mon père avait apposé un tampon avec son initiale de prénom puis celle de ma mère et son nom de famille. Stigmate patriarcal à peine réparé par le divorce salvateur.
Adolescence

Les livres d’enfant, ceux que j’ai décidé de garder, sont dans une autre pièce. J’en avais beaucoup. Certains hérités de la grand-mère au bon goût catholique…
Adolescent je lisais avec bonheur Clavel, Barjavel , Frison Roche, Bazin puis vint Giono. J’ai lu aussi Christine Arnothy ou Anne Frank, mais c’était surtout une littérature d’hommes, d’apprentissages. Clavel, j’y retrouvais le Jura de ma grand-mère. Giono, je ne comprenais pas tout, mais sûrement la poésie…
Émancipation

Si je pense avoir abordé le Clézio du temps de ma mère, c’est seul que je suis allé à la rencontre de Sylvie Germain ou de Christian Bobin. C’est très curieux de voir à quel point je me sens bien avec eux. Je n’ai pourtant pas de religion, pas baptisé, pas de foi… c’est vraiment à mes yeux une littérature consolatrice, éclairante, qui ouvre des portes inattendues… et mène à la Joie.

Dans autre registre Pasolini ou Miguel Del Castillo m’ont tellement enseigné et même troublé quand j’étais jeune. Après j’ai pu céder au roman annuel d’Amélie Nothomb mais son abus de publicité m’a repoussé à la façon dont les grands prix le font. Je n’ai pas parlé des japonais comme Oé, ou Murakami ou Mishima aussi décisifs qu’incisifs. Mes amis ont trop souvent voulu m’offrir des « japonais » pour me faire plaisir, mais choisir un livre relève pour moi de la rencontre intime.
L’ami des cabanes à livres
J’ai bien achalandé les cabanes à livres du coin, avec le plaisir de constater d’une fois sur l’autre que les bouquins trouvaient preneurs. Après tout, cela amoindrit les regrets éventuels. J’ai presque dans les mains là la petite porte qu’il faut pousser, ailleurs les rayons qu’on doit ranger et qui vous tombent dessus.
C’est vrai, je vais devoir aller regarder bientôt du côté du bureau et de la chambre d’amis. L’exercice m’a fait du bien même s’il a remué la lessiveuse à souvenirs. Certains livres je les associe certes aux auteurs, mais à des maisons, à des époques… à des personnes, à des amoures…
Mon ambition était de ne plus avoir de rayon en double. D’autres livres pourraient partir encore. J’ai gardé des bouquins en relation avec mes anciens métiers ou même les vieux Lagarde et Michard d’un intérêt pourtant contestable ! Leur présence m’amuse et me fait encore plaisir. Il est inutile d’être trop sévère avec soi.
Puis viendra le moment où il faudra se délester plus avant encore…

Un mot en retour ?