Une croix gammée dans la cabane à livres


Livres

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3–4 minutes

Puisque je désherbe la bibliothèque, j’alimente les cabanes à livres du coin. Hier, j’ai trouvé une croix gammée dans la cabane à livres de Figeac. Je n’avais rien sur moi pour l’effacer ou la gommer, il faudra donc que je revienne la nettoyer.


Une scorie morbide et imbécile

Il y a bien longtemps, quelques uns de mes congénères croyaient intelligent d’en dessiner sur les murs des chiottes du lycée.

Non, les croix gammées ne fleurissent pas partout aujourd’hui.

Il n’empêche qu’elle était là, sur l’un des rayons de la cabane à livres, dessinée clairement et depuis peu. Son auteur avait pris le temps d’appuyer le trait, à l’encre noire, comme une araignée de sinistre mémoire.

Elle était là, clairement visible, juste à côté des livres, faite pour être vue.

Une saloperie que je ne pouvais repousser d’un revers de la main, ni même effacer.

Un symbole. Assez puissant pour me toucher et faire que je ressente un dégoût presque physique.

Je n’ai pas pu déposer les livres sur le même rayon. J’ai repoussé un peu plus loin ceux qui se trouvaient près d’elle comme s’il fallait éviter une sorte de contamination.

Plus encore que le simple dessin d’une croix, c’était le choix de la dessiner près des livres qui malgré l’ignorance probable et la bêtise de son auteur, signifiait la vraie provocation, la violence. La croix gammée contre les livres, contre le savoir. Les nazis et les autodafés et la censure. Si le « dessinateur » ignorait probablement les références historiques profondes de son geste, sa provocation était claire. Et peut-être venait-elle dire aussi : « — Puisque je suis incapable de lire ces livres, je leur oppose ma provocation. » Et forcément, dans ce paradoxe étrange, je sentais le désespoir sourd nourrir le message. « — Vous ne m’avez pas permis d’entrer dans le monde des livres qui vient s’afficher dans la rue avec cette bibliothèque de rue, alors je serai contre ce monde des livres. « 

Au fond une cabane à livres présente dans l’espace public, reste fragile.

Bien sûr on sait aussi qu’on s’en prend à certaines librairies aujourd’hui, que l’édition est captée par des puissances d’argent réactionnaires, que les bibliothèques restent réservées à une minorité d’habitués et que le livre est à la peine. Le livre a toujours été la première victime du totalitarisme. La censure reste une réalité.

Oui, avec cette croix, il y avait le sentiment de dégoût et comme à chaque fois, j’ai pensé que mon grand-père les avait vues « en vrai » ces croix gammées .

Un groupuscule d’ultra droite à Figeac ?

Ce n’était probablement pas un militant de tel ou tel groupuscule d’extrême droite, ni même un nazillon en errance qui avait dessiné cette croix.

Probablement une simple provocation d’adolescent. Il n’empêche, assez mâture ou informé pour l’avoir dessinée sans se tromper. J’ai dit un, je ne vois pas une fille faire ça. Peut-être je me trompe. Et peut-être que c’était un vieil aigri.

Dans le coin, assez passant, proche d’un parking, au bord du Célé, il y a des terrains de jeux, des bancs. Ceux qui s’ennuient traînent souvent par là seuls ou en groupes. Peut-être bien qu’un jeune un peu paumé ne trouve pas grand chose à faire un après-midi de fin d’hiver à Figeac. Que lui offre-t-on ?

Figeac possède sa place des écritures avec la reproduction de la pierre de Rosette en souvenir de Champollion. Il n’y avait là hier après-midi que deux clochards devisant dans un coin encore à l’ombre. La plaque a été légèrement abîmée, sciemment.

Comme un autre message signant le désœuvrement, la bêtise, la provocation… C’est sur ces signaux faibles qu’il faudrait avoir l’œil.

Ici, la vie semble douce mais l’extrême droite était en seconde position aux législatives.

Ce qui va compter en tout cas dans les temps qui viennent, ce sera notre capacité à poser des limites, à expliciter mais aussi pour celles et ceux qui n’ont pas encore sombré d’agir pour leur donner place dans le champ démocratique, de se souvenir du rôle émancipateur de l’Éducation.

Ne pas se taire, expliquer et relier, loin de la facilité des violences ordinaires.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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