Malgré mes nombreux déménagements et si j’ai laissé de nombreux livres derrière moi, leur nombre reste conséquent. La plupart des rayons sont doublés. c’est trop. Certaines collections sont rangées dans des placards. Entre héritage et chemin personnel, cadeaux, découvertes, lectures professionnelles, les prétextes n’ont pas manqué pour ajouter des volumes. Pourtant, il est temps d’adopter une stratégie résolue. Je m’y colle ! Je désherbe la bibliothèque.
Une question de politesse et des aspects pratiques
Politesse
Si j’ai renoncé à l’héritage, je sais que mon géniteur a laissé en mourant une bibliothèque plus encombrante qu’autre chose. J’imagine un instant ce qu’auraient à faire mes héritiers de ce fatras. Le mien. Ça encombre, c’est plein de poussière et d’une certaine façon le nombre conséquent peut même noyer ou masquer les ouvrages qui mériteraient une réelle attention et dont je serais heureux qu’on sache les distinguer comme ceux ayant compté assez pour que je les conserve avec affection et cherche à les relire de temps à autre même si j’ai l’honnêteté de dire qu’à l’instar des albums photos que je regarde rarement, relire me motive peu.
Il y a donc vraiment une politesse qui est d’alléger la tâche de celles et ceux qui me survivront. Dans l’idéal, le moment venu, j’aimerais pouvoir tout donner avant de mourir. Et même choisir à qui donner quoi.
Il en va de même avec le reste des objets. Mais je possède très peu justement pour éviter ce souci.
Trop de personnes partent avec désinvolture laissant en tas mille objets qui ne font qu’encombrer, empêchant de repérer ce qui mériterait une transmission attentive, confrontant même parfois les héritiers à une part trop intime, aux limites de l’indécence. Une bibliothèque c’est souvent aussi intime qu’un journal intime.
Je vous en prie, détruisez votre journal intime avant de mourir !
Des aspects pratiques
Les aspects pratiques sont évidents : j’ai beaucoup jeté mais les rayons sont encore doublés, on ne s’y retrouve plus. Et je continue d’acheter des livres !
Certains livres ont un intérêt particulier, mais la plupart ne sont pas des objets rares. Ils ont une valeur sentimentale, une valeur littéraire… La plupart des titres peuvent se retrouver en bibliothèque, en version numérique… Certains sont franchement obsolètes… sans parvenir à devenir des documents historiques de qualité.
Des livres que j’ai jetés dans le passé, certains livres d’enfance, j’ai pu un temps concevoir un regret. Mais on apprend à faire son deuil et le souvenir des livres importants vaut souvent mieux que s’en saisir ou les relire.
Certaines relectures ont été décevantes : — J’ai donc aimé ce livre ? mais c’était mièvre ou pas si bien écrit !
Dans le quotidien, ils ne sont pas si nombreux ceux que je relirai. J’ai trop soif de ce qui est nouveau à découvrir même si les déceptions ne manquent pas. Et puis même en rangeant avec soin et n’ayant pas les moyens d’engager un bibliothécaire ni d’acheter de nouveaux rayon, la place manquerait, il faut être un peu sage.
Alléger pour mieux voir, alléger pour que la bibliothèque ne soit pas un repoussoir envahissant mais un objet dynamique invitant à la rencontre.
Dans la cuisine, nous avons aussi ces accessoires, utiles peut-être un jour, à la fois encombrants et qui finissent par être oubliés jusqu’au moment où il faudra changer de maison.
Si je n’envisage pas de partir, je sais qu’au fur et à mesure, les maisons où je vivrai seront probablement plus petites, il faudra choisir, les livres comme le reste.
Mais le respect ?
Les brûleurs de livres, les censeurs épouvantables me font honte. Le livre papier, je continue de l’aimer : pour son toucher, son odeur, sa douceur et ce qu’il autorise qu’aucun livre numérique ne permet vraiment. Chaque livre papier possède son identité. Un livre malmené, usé, parle aussi de notre relation.
Je me souviens du moment où j’ai lu certains d’entre eux, où j’étais, comment. « Le livre des nuits » de Sylvie Germain, je m’en souviens autant pour le moment où je l’ai lu au petit matin dans le métro que pour ce qu’il m’a apporté comme si la mémoire avait superposé les deux ambiances.
Un livre annoté raconte d’autres choses. On y rencontre une autre pensée, parfois la sienne. À l’instar de cet auteur russe dont je ne me souviens plus le nom, il m’arrive, retombant sur mes propres annotations de me dire « très bien vu !« .
Un jour, quelqu’un m’avait envoyé un roman de Christiane Rochefort, « Archaos ou le Jardin étincelant » paru en 1972. Il avait osé écrire un peu partout dans le livre comme une deuxième histoire en incise, un récit dans le récit qui montrait d’ailleurs qu’il y a beaucoup de blanc dans les pages d’un roman. Pour certains écrire dans un livre est irrespectueux, j’y ai vu une belle démarche et plus de quarante ans après, je m’en souviens encore et le livre est « devant ». Il est devenu unique.
Le respect ne tient donc pas tant à la conservation dans l’absolu qu’à la reconnaissance. Je me suis séparé de personnes que j’aime ou apprécie encore, ou pas. Il y a des livres qui auront été utiles au moment où ils sont apparus. On peut leur reconnaître avoir compté et savoir qu’on ne les relira pas.
Le respect ne tient pas dans la mise sous verre.
Le désherbage
On fait ça au jardin (avec parcimonie) et dans les bibliothèques publiques, avec méthode.
J’ai pas mal éliminé de livres « en ruines » mais il en reste.
Il reste aussi des manuels obsolètes, des ouvrages professionnels d’une autre vie ou dépassés.
Il y a des moches, il y a des périmés…
Certains ont mal vieilli, jauni, n’attirent pas… Quelques doubles.
J’ai une bibliothèque de polars assez riche, elle vient de ma mère… Mais ce que je relis, des traductions élaguées de la main de Duhamel, est souvent daté et nombre de séries télé les surpassent…
Une méthode ?
Je vais pratiquer une méthode douce et résolue.
- un qui rentre, deux qui sortent
- cinq sorties par semaine
- usés, jaunis
- dépassés
- jamais ouverts depuis dix ans et qui ne me donnent pas envie
- pas en harmonie avec celui que je suis devenu
- à l’intérêt littéraire limité à mes yeux
- …
Ce sera subjectif et il faut accepter de pouvoir se tromper mais savoir que le plaisir de l’allègement sera supérieur. Il faut « s’autoriser » et qui peut mieux le faire que moi-même ?
On pourrait à terme dire : — et si je n’avais le droit que d’en emporter très peu, lesquels je voudrais garder ? Mais il s’agit de ne pas non plus se torturer…
Si j’ai un doute trop fort pour un livre, il restera en attente.
Certains seront donnés (cabanes à livres, personnes) et d’autres iront au recyclage. Si j’étais doué en travaux manuels, je ferais de la pâte à papier pour fabriquer des objets mais il ne s’agit pas pour moi de remplacer une collection par une autre !
Et vous ? que faites-vous de vos livres ?


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