Du passé faire mon expérience


Litterature

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5–7 minutes

Rien de plus triste qu’un vieux qui chouine et ressasse. Je n’ai guère plus d’enthousiasme à rejoindre le club des regretteux. Du passé faire mon expérience pour être à mon présent. Voilà l’idée. Si des aléas peuvent faire remonter des épisodes douloureux, il faut se libérer du passé toxique non en faisant mine d’oublier mais en se l’appropriant, le réécrivant à sa main, histoire d’en faire sa propre histoire, une marche en avant, qui enseigne pour créer ce que l’on veut être.


Les remontées de mémoire

Quand je dis « tu » c’est à moi que je parle, mais peut-être la passante ou le passant vont-ils se reconnaître ?

Doux souvenirs

Un parfum, un goût, une image. Voilà qu’une flopée de sensations délicieuses et joyeuses reviennent. Tu l’as vécu, c’était bien. À toi maintenant d’enrichir la collection de bonheurs pour la suite… Ne cherche pas à retrouver le goût exact, mais crée à partir de tes souvenirs… ta propre note. Ce n’est pas la quantité qui compte mais la saveur. Pas la réitération mais la recréation, la recherche de la qualité dont le luxe est la simplicité. Souvent je marche pour me faire de beaux souvenirs. J’engrange, je collecte. Les meilleurs d’entre eux ne seront pas matériels. Ils tiendront dans l’inénarrable, dans cette expansion de soi que l’on éprouve lorsqu’on ressent le souffle de la vie et l’éternité de la beauté des choses. Le reflet unique du soleil qui se décline dans une vaguelette au bord de l’eau, il ne tient qu’à toi de le recueillir comme un trésor précieux, éphémère dans sa matérialité, immortel dans ce qu’il aura transformé en toi. Cette mémoire là vient te révéler à toi même, dans ton histoire et peut-être saura-t-elle te relier à qui tu aimes, ce que tu aimes, qui t’aime. L’âme passe par le corps et nourrit l’esprit et réciproquement la trinité intime se nourrit encore et nous élargit telle l’Univers en expansion.

Cela je me le dis et c’est une démarche assez simple si on ne reste pas à s’affliger sur ce qui n’est plus et ne reviendra pas.

Le manque d’une personne aimée, c’est un manque égoïste si on n’en fait pas une nouvelle histoire pour aimer la vie, s’aimer dans la vie avec gratitude pour cette personne et aimer celles et ceux qui attendent…

Mauvais souvenirs

Un aléas de la vie, une mort, un accident, et te voilà un temps interrompu dans ta dynamique, tes projets. Là, ce n’était pas de bons souvenirs. Il n’y avait pas d’amour, pas de sentiments positifs. Tu pensais avoir tourné la page. Tu n’avais rien oublié, les peurs de l’enfance se conservent parfaitement. Avec précision, chaque souvenir est un couteau pointu et envahissant. Il serait faux de laisser croire que la résilience tiendrait seulement dans l’apaisement facilité par l’érosion, la distance du temps, l’oubli progressif des souffrances… Non les mauvais souvenirs ne s’oublient pas. Ils tiennent. Ils collent, ils fermentent et peuvent enfler si on n’y prend pas garde.

Mais ils se transforment ou plutôt on peut s’en emparer comme d’une pâte pour se comprendre, comprendre l’Histoire et partager l’expérience. C’est à ça que servent les romans, le théâtre et les contes.

D’abord, j’ai survécu aux épreuves, à la peur. La peur est ridicule quand on est grand si elle ne prévient pas d’un vrai danger. Mais, enfant, elle fut apprise et devint un réflexe. Dans l’étrangeté du manque d’amour, c’est l’enfant qui se sent coupable. C’est justement parce qu’il est enfant. Il ne sait pas faire autrement, il n’a pas l’expérience. Alors il a fallu s’arracher géographiquement, s’émanciper mentalement et j’y suis finalement assez bien parvenu pour tracer ma route. Une route d’autodidacte mais avec un arrière goût de culpabilité inculqué dans l’enfance. Il avait été nécessaire de rompre pour avancer, se sauver, puis plus tard de refuser l’héritage.

Digérer plutôt que trancher

Prétendre qu’on oubliera ou trancher dans le passé ce morceau toxique, c’est imaginer qu’on pourrait avancer avec un morceau de soi en moins.

D’abord j’ai compris que je n’avais pas été la seule victime. Il n’y avait donc pas de réciprocité dans la responsabilité de la relation. Et si j’avais été seul, j’étais un enfant. L’enfant.

Ce fameux enfant intérieur, il est toujours là. Il avait peur à raison de son père mais il chantait avec sa mère. Je peux être fier de ce petit garçon qui a compris un peu trop vite qu’il était une sorte d’orphelin « ayant des parents vivants » (j’ai dû dire ça dans une chanson… ce n’est pas entièrement exagéré), qui a su apprendre à lire très tôt et se débrouiller, trouver des espaces de création et se faire des amis, trouver et rencontrer des personnes incroyables et tracer un chemin singulier. Cet enfant intérieur m’a tenu avec sa force d’espoir comme je l’ai protégé avec ma résolution. Il est l’âme. Je suis le corps et l’esprit… mais nous ne sommes bien qu’un seul !

Alors la mémoire secouée, le cœur passe à la lessiveuse. Pas de pleurs, pas de victoire, mais une libération. Pourquoi le cacher ? Et puis, une empathie puissante, quand j’ai mieux compris ce que d’autres avaient eu à subir de leur côté, avec des histoires à chaque fois différentes mais en subissant les mêmes turpitudes de cette maladie récidivante qu’est la toxicité.

Mille et un souvenirs. Comme une sorte de gros morceau de viande. On ne peut trancher et jeter à la mer. Il faut découper chaque petit morceau et le digérer… Un peu de temps est nécessaire. Une part peut-être reste en nous, pour inspirer les récits, inventer, créer, transformer le sombre en métaphores, en allégories, en monstres pour les histoires… Mais le système digestif va faire son travail. Entre la matière qu’on crée et celle que l’on chie, c’est la vie qui reprend le dessus, c’est comme ça. Et le pire fera de l’engrais ! C’est le cycle de la vie et des sentiments…

Faire expérience

Il faut considérer tout cela sans se laisser envahir : trier, choisir, jeter, transformer… marcher !

Puisque le passé n’est pas réparable, il peut y avoir pardon sans réconciliation mais à présent, je sais aussi ce que je me dois pour les autres… Pas d’emprise au pire, je n’irai pas servir la soupe au chagrin, aux remugles, rien d’aigri en moi. Même pas peur justement !

Tout cela s’est passé au bon moment puisque j’en étais à ce nouveau chapitre, à ces nouvelles explorations, à ces rencontres. Oui, oui, tout à fait comme dans la nouvelle saison d’une série sur une plateforme !

à suivre !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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