La lettre de la fête des mères


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Hier je vous parlais des lettres qu’on ne reçoit plus ou n’écrit plus. La lettre de la fête des mères que voici a été écrite le 1er juin 1969. J’avais un peu plus de sept ans. Ma mère n’aimait guère cette fête. Sous ses dehors policés, mes yeux d’adulte savent que cette lettre en dit plus qu’elle ne semble au premier abord. Le gamin que j’étais, avais déjà compris deux ou trois choses.


La lettre

Ma chère maman,

Je sais que tu te fatigues. Quelquefois pendant les récréations où je ne joue pas, je pense à toi. Tu travailles pour moi. Je me suis aperçu que tu te prives parfois pour moi et Cécile. Quelquefois je suis désagréable mais tu me grondes et je ne recommence pas.

Je t’aime plus que tout le monde.

Je sais aussi que tu es contente de ton travail. Tous les soirs tu es fatiguée. Je te promets que je ne chanterai pas quand tu lis.

Chère maman je te souhaite une bonne fête et je t’embrasse bien fort.

Vincent

À cette époque

Je n’appelais ma mère « maman » que dans la plus stricte intimité. Je ne sais pas d’où ça venait. En public, je n’employais que son prénom. Mon père, ce ne fut jamais que par son seul prénom. Il n’y avait pas d’intimité, ni d’affection possible avec lui.

La fatigue de ma mère était ce que je voyais au quotidien. Une sorte de fardeau qu’elle portait et qui l’emporta jeune. Je n’y pouvais pas grand chose. Assez vite, j’appris à aider dans la maison. J’ai souvent raconté qu’à l’âge de 12 ans, elle me montra comment repasser seul mes chemises. À cette époque, nous vivions en banlieue parisienne dans une jolie maison avec un merveilleux jardin, un immense cerisier, des pivoines, des recoins pour jouer… mais ce n’était pas chez nous, ni nos meubles. C’était la maison de l’arrière-grand-mère partie vivre à Nice… Celle-là me détestait cordialement et c’était réciproque.

En 1969, bien qu’effective depuis plusieurs années, la séparation venait juste d’être officialisée au sens juridique du terme. Le divorce ne fut prononcé qu’en 1972. C’est dire la lenteur des procédures, les pressions, l’avocate à payer, les conflits sous-jacents. À l’époque divorcer était encore rare et difficile. Pas de consentement mutuel possible, il fallait en découdre. Dans ma classe, nous n’étions que deux à vivre ça et nous portions une part sourde d’opprobre. Même mes grands-parents maternels étaient au début défavorables au divorce. Une femme devait apprendre à se sacrifier, pour ses enfants…

Ma mère avait trouvé un emploi de professeure suppléante dans un lycée. Elle faisait si jeune qu’un surveillant général avait voulu lui interdire l’entrée de la porte des professeurs. Deux mômes, les cours, la maison… mal payée comme contractuelle, elle se levait très tôt pour préparer ses classes, gérer la maison… Nous allions seuls à l’école proche.

Nous ne manquions pas de l’essentiel, mais je percevais bien que les dépenses étaient plus que contraintes. Né en décembre, je savais qu’il fallait choisir entre l’anniversaire ou Noël pour le « gros cadeau ».

Est-ce que j’étais désagréable ? Je vois des colères enfantines, une propension sûrement à faire des bêtises. Avec François mon meilleur ami de l’époque, nous avions failli mettre le feu dans une chambre. Nous faisions sauter des pétards. Nous nous inventions des histoires extraordinaires. Mais nous avions peur du « Petit Clou » sur sa mobylette. Comme j’expérimentais beaucoup, je devais en faire des bêtises. Grondé ? Pas vraiment. Je crois qu’elle expliquait les dangers, aidait à nous en prémunir. J’ai été élevé sans le moindre châtiment corporel, sans la moindre exclusion mais si je n’aimais pas un plat – ce qui était rare- il n’y aurait rien d’autre. Ça n’a pas fait de moi un délinquant. Je pouvais inviter les amis, explorer le grenier, le jardin, la sente plus loin et ses framboisiers sauvages… Je lui dois cela, m’avoir permis de jouer, découvrir, expérimenter…

J’aimais ma mère mais comme je l’écris, j’étais inquiet de sa fatigue, de sa tristesse. Cette inquiétude aura duré jusqu’à sa disparition. Je ne l’ai jamais vue vraiment heureuse que dans ses livres et avec ses amis. Elle avait le sens de l’amitié. Il y avait parfois du monde autour de la grande cheminée, ou nous allions chez les B. où je croisais d’autres enfants et des inconnus qui refaisaient le monde. C’était l’époque. La vieille télévision en noir et blanc des arrières-grands-parents était tombée en panne. Ça ne nous manquait pas. Les nouvelles nous parvenaient par la radio mais comme assourdies. L’époque était dure, rien de glorieux. De Gaulle puis Pompidou, c’était sinistre.

Ma mère n’était pas faite pour être une mère. Mariée mineure, à l’époque la majorité était à 21 ans, trop tôt mère. Ses enfants et son mari furent des boulets pour elle qui aspirait à d’autres aventures littéraires ou philosophiques. Sa professeure de philosophie lui avait écrit pour l’inciter à se lancer dans des études de philo. Elle avait été brillante. Mais ses parents l’avaient incité à préférer l’anglais, plus « utile ».

J’avais perçu la joie pourtant qu’elle éprouvait dans son travail. J’ai compris qu’elle avait été très aimée de ses élèves. Comment les lycéens voyaient-ils cette jeune prof blonde qui portait souvent des couettes ? Elle enseignait l’anglais et parvenait à rendre son enseignement vivant. Je crois aussi que c’était un bel échappatoire pour elle. Plus tard, elle s’est occupée d’enfants relégués dans des filières courtes. J’étais dans le même collège. Ces grands gaillards qu’elle avait comme élèves, l’adulaient littéralement. Elle leur avait redonné le goût d’apprendre. Cela m’a certainement influencé plus tard…

J’adore le passage : « Je te promets que je ne chanterai pas quand tu lis.« 

Donc déjà à sept ans je chantais et ça devait être assez envahissant. J’avais conscience qu’il fallait inhiber mon enthousiasme. On dit familièrement « calme ta joie !« . J’avais déjà trouvé dans la chanson et la poésie de quoi élargir, illuminer la vie.

Cette petite lettre témoigne à se façon de cette mise en tension entre le besoin de se conformer du petit garçon sage, de respecter des règles mais déjà une première conscience de la condition maternelle, de l’émancipation par le travail comme le besoin vital d’un enfant qui aspirait à chanter.

Ce qui est triste, outre le fait de se dire que sa propre mère n’a jamais été vraiment heureuse, c’est de se dire qu’aujourd’hui encore, nombre de mères sont « fatiguées », souvent méprisées ou regardées avec condescendance notamment parce qu’elles élèvent seules leurs gamins.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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