Je n’écris pas pour un happy few


Bibliotheque

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4–7 minutes

Quand on écrit un site singulier comme celui-ci, où se reconnaissent pas mal de gens à part, la difficulté est de ne pas exclure, de ne pas effrayer. Il ne s’agit pas de chercher la popularité, mais de tenter d’inviter à franchir la porte, de rassurer, d’envoyer des signaux d’ouverture puisqu’on la prône. Passer par le geste poétique ?

Qui vient ?

Je ne regarde pas beaucoup les statistiques du site mais en les étudiant on voit une chose qui perdure et étonne : plus de 60 % des personnes qui le visitent, sont des linuxiens amateurs de Firefox. Rien à voir avec les moyennes habituelles.

C’est un site de « niche » me dit-on et qui a trouvé son public. Et c’est d’autant plus réjouissant que les visites humaines y sont nombreuses, régulières…

J’ai déjà dit ça. Cela en fait un « site à part ».

De plus, un site qui place la poésie au cœur, cible encore plus cette idée de « niche », la singularité.

C’est un site pas mal lié à Mastodon, au Fédiverse et parmi les personnes abonnées, poètes, artistes en tous genres, polymathes, amoureux de la langue, curieux, libristes, mais aussi d’autres concernées par les différences de toutes sortes viennent dessiner un joli camaïeu de diversités.

J’ai découvert grâce au site, plus d’une personne intéressante, c’est aussi ce qui pousse à écrire.

Ça peut faire peur

Je me disais hier soir, par exemple lorsque je parle du Fédiverse qui peut sembler très étranger à beaucoup, que si certains s’y retrouvent, ont les codes, d’autres qui arrivent ici par le hasard d’un moteur de recherche, s’ils cliquent plus loin que la page qu’ils ont trouvée — ah ! le fameux monologue de Don Diègue qui doit amener ici pas mal de lycéens ! — en même temps peuvent se demander où ils sont tombés.

Éviter le risque élitiste

Une des qualités qui a permis à Jacques Prévert de se faire apprécier largement, c’est d’avoir su éviter toute tentation élitiste. Dans le même mouvement, il a évité toute démagogie ou racolage parce qu’il a su introduire ce qu’il fallait de subversion dans ses mots. Un mélange de lucidité joyeuse, de cruauté jubilatoire et d’autodérision.

Ma question n’est pas de toucher le plus grand nombre, mais de ne pas donner le sentiment que l’accès des lieux (le site) serait réservé à celles et ceux qui en auraient les codes.

Je le dis en étant d’autant plus à l’aise que moi-même, bien souvent, je reste à la porte quand je lis certaine littérature ou même simplement des messages sur Mastodon émanant de tel groupe, de telle communauté. Je me trouve à devoir traduire pour découvrir le plus souvent, enfin de compte, que la même chose pouvait se dire simplement en français littéral.

Quand j’enseignais, mon obsession était sans cesse de fournir le décodeur à l’élève le plus éloigné de la culture scolaire. L’explicitation.

Combien de fois ne me suis-je moi-même heurté à des algèbres aussi mystérieuses que les hiéroglyphes ?

Mais alors comment faire ?

Je ne veux pas perdre celles et ceux qui se reconnaissent dans ce qui est proposé. Pas plus aller racoler. Je ne peux être que dans l’invitation.

« — As-tu déjà pensé à ce que la poésie pourrait t’apporter au quotidien, pas seulement à la lire ou l’écrire, mais en la vivant ? As-tu vu ces richesses insoupçonnées en toi, cette différence, cette liberté que tu possèdes à pouvoir jouer avec les mots, tracer ton propre chemin, te libérer de contraintes ? »

Quand je parle de Mastodon plutôt que Facebook, je ne parle pas de bien et de mal, mais d’une possibilité de s’émanciper de contraintes imposées, de se libérer de la société de surveillance…

Quand j’invite à se relier au présent, à se souvenir de l’enfant que nous étions, ce n’est pas pour céder à la naïve insouciance mais juste inviter à se relier à la vie, à son souffle et y trouver à la fois énergie, confiance et révélation de soi.

Oui mais comment faire ? Je ne veux convertir personne à rien d’autre qu’être soi-même, trouver son propre espace d’expression, d’émancipation.

La plupart des gens n’ont pas peur des livres. Ils ont peur d’entrer dans la bibliothèque ou la librairie en pensant que le lieu n’est pas fait pour elles et eux. Ils ne vont pas non plus au théâtre par ce que le spectacle vivant leur semble étranger, ils ne vont pas au musée parce qu’ils pensent qu’il faut savoir déjà avant d’entrer.

Tout cela ne dit rien de la façon dont je peux rendre cette boutique gratuite, ce site, aussi attrayante que possible, au moins pas effrayante pour la passante ou le passant de hasard.

« — Entre donc, n’aie pas peur ! »

Non, ce n’est pas la bonne entrée.

Glisser un poème et une invitation à en créer dans l’ombre. La curiosité reste cette petite flamme que les conventions s’évertuent à masquer, étouffer. « — Tu sauras plus tard, tu apprendras quand tu seras grand. »

L’ennui, c’est que malgré l’âge, je ne parviens toujours pas à grandir. Si grandir c’est renoncer. L’impatient petit garçon avide de vie est toujours là. Il ne dort pas.

À cinq ans, il se levait déjà à cinq heures et voulait vivre, jouer, inventer des histoires et chanter.

La plupart des enfants naissent avec cette flamme de curiosité et cette soif d’apprendre. La Société s’est évertuée à verrouiller cette énergie parce qu’elle pourrait aider les individus à s’émanciper des pouvoirs en place. Pour se préserver, la Société nous a appris à avoir peur de nous-mêmes pour que nous n’osions pas réinventer notre propre chemin, notre existence.

Parce que nous sommes censés être raisonnables. Elle nous fixe cela comme devoir alors que ni la domination, ni la guerre qu’elle favorise ne sont raisonnables.

L’élitisme, l’entre-soi du happy few voilà le piège auquel il faut sans cesse résister, y compris en pensant contre soi, mais peut-être en cherchant à faire tomber les peurs en soi, de soi, de l’autre…

Ici c’est sans danger, ici on respecte la lectrice et le lecteur, ici on ne demande rien à qui passe, rien d’autre que d’oser libérer sa curiosité, comme lorsqu’on ose ôter la laisse au chien en promenade et qu’il peut enfin courir joyeusement explorer le monde. La joie. Y a-t-il quelque chose de plus subversif ?

Tout cela ne dit pas vraiment comment ne pas écrire pour un happy few.

À suivre !


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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5 réponses à « Je n’écris pas pour un happy few »

  1. Avatar de Meredith

    @vbreton joliment écrit

    1. Avatar de Vincent Breton

      merci !

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