Puisque c’est la rentrée, le focus du moment, sera consacré dès le 1er septembre à des portraits d’enfants. Élèves de tous milieux, rencontrés dans des contextes très différents, ils fréquentaient les écoles où j’enseignais. Si dans une classe toutes les personnalités comptent, des années après, le souvenir de certaines et certains reste vif : personnalités marquantes, aux histoires parfois sensibles, elles et ils m’ont beaucoup enseigné sur ce qu’est apprendre et la façon dont se déploie l’intelligence.
Mais comment choisir ?
De temps à autres quelques anciens me font signe. Ce qui est amusant c’est que les voilà à présent père ou mère de famille. L’un dessine des mangas, l’autre est pâtissier à New-York, une autre est avocate, une est comédienne, lui interviewe des artistes d’art contemporain et cet autre assure la communication d’un organisme culturel… ils m’épatent car leurs souvenirs sont vivaces de ce que nous faisions, des voyages, de nos discussions ou des moment d’humour que nous vivions. Forcément, je vois encore leurs visages d’enfants. Outre leur gentillesse, leur point commun est l’autonomie, la capacité à tracer son chemin pas forcément dans le sillon prévu par leurs propres parents, leur singularité, leur personnalité affirmée…
J’ai exercé dans deux académies mais je n’étais pas chargé de classe dans la première. C’est surtout à Paris que je suis resté le plus longtemps. En maternelle, en élémentaire, dans des quartiers « mélangés », des quartiers dits « chics » mais aussi dans une zone d’éducation prioritaire particulièrement difficile… Si la vie dans les squats est évidemment plus que dure et enseigne sur l’injustice sociale, il ne faut pas s’imaginer que la vie des enfants des « beaux quartiers » confiés souvent à des tiers, est toujours des plus faciles. Ils vivent souvent une pression psychologique conséquente… Et dure également est la situation d’enfants « pauvres » qui fréquentent une école favorisée où on leur fait vite percevoir qu’ils ne font pas partie du « Monde »…
À l’époque, un chiffre m’avait marqué soulignant l’inégalité entre écoles publiques de l’Ouest et de l’Est parisien : le budget de la coopérative d’une seule classe du seizième arrondissement était l’équivalent du budget de la coopérative d’une école toute entière du dix-neuvième arrondissement de Paris… Ce budget est nourri par les dons, les ventes… Même si le budget municipal rééquilibrait en partie les choses, il n’empêche que l’inégalité était flagrante…
Au delà de ces réalités, j’ai toujours considéré qu’un élève était un élève et si je prenais en compte son capital culturel ou son environnement, ce n’était pas pour l’enfermer dans une représentation figée. J’ai eu à travailler sur mes propres représentations et mes propres préjugés et j’ai eu la chance d’aller vers les quartiers populaires au moment où j’étais expérimenté.
Alors, comment choisir parmi tous ces portraits qui me viennent à l’esprit ? Eh, bien en laissant mon cerveau faire le tri et remonter doucement les souvenirs les plus marquants. Je changerai les prénoms forcément. Peut-être certains vont ils se reconnaitre ou d’autres me dire leur déception de ne pas avoir parlé d’eux ! Peut-être vais-je aussi choisir parmi les plus emblématiques, celles et ceux qui par exemple m’ont enseigné sur les processus d’apprentissage, la motivation…
C’était avant la loi de 2005
La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes en situation de handicap a introduit une définition du handicap inspirée de la classification internationale du handicap et surtout la nécessité de scolariser tous les enfants. On sait qu’aujourd’hui encore nombre d’enfants ne parviennent pas à être scolarisés ou pas dans de bonnes conditions.
Si j’évoque ce point, c’est que parmi les élèves dont je vais parler, certains aujourd’hui auraient relevé de cette loi et des dispositifs prévus. Pour eux, non seulement la plupart du temps aucun diagnostic n’avait été réellement posé et aucun dispositif ou accompagnement particulier n’était ni défini ni prévu. L’inconvénient c’est que pour plusieurs d’entre eux ils avaient été éjectés d’autres écoles. On rejetait la faute sur leur comportement, s’en limitant à une représentation psychologique ou éducative voire sociale de leur « inadaptation ». Je me suis ainsi souvent retrouvé à accueillir ces enfants dont on ne voulait plus ailleurs. Souvent des écoles privées, particulièrement « sélectives » à cette époque à Paris mais aussi des écoles publiques… Je n’avais pas de baguette magique, mais avec le recul, je me dis aussi rétrospectivement (ça fera hurler mais tant pis) que c’était une chance de ne pas avoir pour ces enfants là ni de projet institutionnel écrit, ni de médicalisation, ni même d’aide individuelle rapprochée. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas adapté et que je ne me suis pas beaucoup interrogé, mais je reste convaincu que nous avons pu construire quelque chose d’efficace sans tous ces dispositifs et surtout sans les étiquettes que l’on veut à tout prix poser.
Petite parenthèse familiale : une jeune sœur relevant du champ du handicap, a appris à lire et écrire et un peu à compter en milieu ordinaire grâce à la ténacité d’une institutrice qui avait su établir avec elle un mode de communication épatant… beaucoup plus qu’en milieu spécialisé où le manque d’émulation fut dévastateur.
Mais la violence était déjà présente
Si les choses ne se sont pas forcément améliorées, dans l’une des écoles d’un quartier difficile de Paris, le climat était épouvantable. Les dealers « travaillaient » dans la rue juste devant l’école. À une époque, ils planquaient la drogue dans les toilettes de l’école et envoyaient les petits frères la chercher. Le matin, l’une des activités des enseignants, consistait à vérifier qu’il ne reste pas de seringue usagée abandonnée sur le trottoir. Certains enfants vivaient dans des squats, d’autres dans des cités en sale état. Un certain nombre ne déjeunaient pas à la cantine et se contentaient d’un paquet de chips à midi. Dans la cour de l’école, la violence pouvait être terrible. Je me souviens de scènes où tout un groupe pouvait se jeter sur un enfant sans que l’on comprenne pourquoi… Dans cette école, les élèves adoraient que je vienne en cravate, mais l’un d’entre eux m’avait appris une façon de la nouer « pour ne pas me faire étrangler » si jamais on m’agressait… La violence était là, pesante sur le quartier, mais les « grand frères » dont le casier n’était pas toujours vierge, respectaient les enseignants… et je lorsque je faisais appel à eux pour encadrer les sorties au stade ou aux expositions, je savais que je n’aurais pas meilleure protection…
Clivages
La société était déjà terriblement clivée et Paris en témoignait cruellement. Dans une école d’un quartier très favorisé de Paris, j’avais emmené la classe pour un séjour chez nos correspondants de Lozère. Les petits de Lozère avaient été très étonnés de découvrir que les copains de Paris ne dinaient pas avec leurs parents mais à la cuisine, souvent avec une personne qui les prenait en charge… À contrario, lors du séjour en Lozère, j’avais eu des appels de parents parisiens qui ne voulaient que leur enfant aille diner dans les familles du village m’obligeant à dire à une mère que « la pauvreté n’était pas une maladie contagieuse ».
Des mômes incroyables
Pauvres ou riches, ce qui m’a épaté à chaque fois c’est la capacité de curiosité, d’imagination et l’intelligence des enfants. Leur soif d’apprendre, leur puissance de mémorisation,leur adaptation.
Souvent je me disais en moi même, que certaines et certains parvenaient à être de belles personnes malgré des parents pas toujours aidants ni présents.
J’adorais quand l’un me disait : « Maître vous nous avez faire ça parce que vous voulez nous apprendre la division »… Ou un autre : « Vous n’êtes pas sévère mais vous êtes exigeant ». Ou lorsque dans une classe où j’étais maitre-formateur, la main d’un enfant se levait et interrogeait l’élève-professeur : « Mais je ne vois pas très bien vos objectifs ? Pourquoi on fait ça ? « Et c’était pertinent !
L’humour était aussi notre moteur. Les enfants savaient très bien le manier avec délicatesse surtout si on jouait avec les mots.
Mais le sérieux s’emparait d’eux. Leurs questions pouvaient être philosophiques, métaphysiques, déroutantes, visant « juste » et m’obligeaient à dire :« Charles, je n’ai pas la réponse, je vais chercher un peu et je te dirai ».
C’est ce que j’ai aimé voir dans la vie des classes, l’intelligence en action. Et je savais qu’une séance avait bien fonctionné quand je sentais en moi l’enfant intérieur qui faisait des bonds de joie.
Cette joie, je sais qu’elle a quitté nombre d’enseignants. Une flamme qu’on a laissé éteindre dans une société qui s’évertue à fabriquer du malheur…
Donc parler de quelques uns de ces élèves la semaine prochaine, ce sera ma façon de les remercier, saluer ce qu’ils m’ont appris et c’est un vrai trésor.
Et si je ne parle que de quelques unes et quelques uns, peu importe les difficultés, les soucis de la vie, pousser la porte de la classe le matin a toujours été un vrai bonheur.


Un mot en retour ?