Rémi et l’appareil photo jetable


Remi

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5–7 minutes

Semaine de rentrée oblige, chaque jour un portrait d’enfant est proposé. Le prénom ou les éléments permettant d’identifier les personnes ont été modifiés mais chaque histoire est réelle même si elle est rangée côté fiction. Ces enfants, je les ai rencontrés au cours de ma vie professionnelle. Aujourd’hui Rémi et l’appareil photo jetable.


Dans la poubelle

En effectuant la tournée du matin dans les chambres du centre qui nous accueillait histoire de nous assurer que chacune et chacun emportait bien le matériel nécessaire pour notre sortie enquête sur le terrain, je découvris dans la petite poubelle à l’entrée de l’une d’elles, un petit appareil photo jetable au milieu des déchets.

À l’époque c’était la grande mode. Même si c’était cher surtout au développement et ne faisait pas toujours des photos formidables, c’était pratique, surtout lorsqu’on partait en séjour de classe de découverte…

La plupart des enfants en avait emporté un ou deux , j’avais demandé à ce que le nom de chacune ou chacun soit bien écrit de façon à éviter toute confusion.

— Rémi ? Pourquoi ton appareil photo est-il dans la poubelle ? Il ne fonctionnait plus ? Cassé?

— Oui, je l’ai jeté car je l’ai terminé, il est fini.

C’était souvent comme ça avec Rémi. Il avait effectivement terminé toutes les photos de l’appareil. Comme il était écrit que c’était un appareil jetable, il considérait que puisqu’on ne pouvait plus faire de nouvelle photo, on pouvait jeter l’appareil et passer à un autre. Pour Rémi, petit garçon, les consignes se prenaient toujours au premier degré, de façon littérale. S’il ne disposait pas de toutes les étapes, de façon précise ou visuelle, il s’en tenait à ce qu’il lisait ou percevait. Je pris donc le temps de lui expliquer sans pouvoir lui montrer la pellicule, les différentes étapes jusqu’au développement. Mais je sentais bien que ça restait théorique pour lui. Je m’assurais qu’il comprenne bien qu’il fallait donner son appareil à ses parents pour faire développer la pellicule.

— Ah bon ? C’est d’accord.

Il prit l’appareil et le rangea avec soin dans sa valise.

Car Rémi était très ordonné, toujours soucieux que chaque chose se trouve à sa place. Il en allait de même pour sa tenue. Il veillait par exemple à ce que sa casquette soit parfaitement posée sur sa tête, de façon aussi droite et précise que possible. Cela lui demandait un peu de temps de préparation. Il ne fallait pas être impatient.

Calcul rapide

En classe, Rémi, était incontestablement le plus fort des CM1 en calcul rapide. Là où les copains cherchaient, avaient besoin de l’écrit, il nous donnait le résultat, toujours juste.

Il le faisait de sa petite voix presque flutée, an articulant les résultats de façon impeccable. Il trouvait très vite une erreur de calcul. Percevait-il l’admiration un peu jalouse des copains ? Il semblait en tout cas ne tirer aucune fierté particulière de nous donner si simplement et rapidement les résultats. Il avait appris avec difficulté à lever la main avant de parler mais grâce au petit mémo collé sur le coin de son bureau, il s’en sortait très bien.

 » Je sais la réponse > je lève la main > j’attends le signal du maître > je dis la réponse. »

Très fort avec les chiffres, les problèmes étaient pour lui difficiles dès lors qu’il y a avait des implicites, des étapes non visibles. Dès lors qu’il fallait se représenter quelque chose qu’on ne pouvait voir, c’était compliqué.

Dans les textes, il y avait des métaphores, des allusions qui lui échappaient ou lui semblaient des bizarreries, des erreurs.

— Maître, il y a une erreur dans ce texte : regardez ! Il est écrit « il pleut des cordes ». C’est impossible.

Il était difficile de le convaincre, pour lui, jamais il n’avait plu des cordes. Pour lui, la corde, c’était celle de la salle de gym.

Rémi déployait en revanche son imagination par le dessin. Les personnages le faisaient rêver et on l’entendait vocaliser et faire vivre les scènes qu’il inventait entre personnages.

La cour

Si la vie en classe ne posait pas de difficultés majeures et si ses camarades s’étaient habitués à son étrangeté, ses réactions ou questions particulières, la cour était l’occasion de disputes, de malentendus, de bagarres.

Il jouait souvent avec des plus petits. Il était plus fort qu’eux mais n’acceptait guère la contradiction et encore moins l’humour contre lui, les jeux de mots. Il y avait eu des moments difficiles.

Ses parents s’étaient retrouvés dans le bureau du directeur. Ils étaient ennuyés mais prenaient la défense de leur enfant. Ce n’est qu’à l’arrivée de la petite sœur à l’école élémentaire qu’ils comprirent que leurs enfants ne fonctionnaient pas pareil.

Différence

Sur la différence de Rémi, si nous mettions nos inquiétudes, si nous cherchions des réponses, nous nous en tenions souvent au comportement. Comme il n’était pas mauvais du tout en classe et avait même des pôles d’excellence, personne n’avait envisagé d’investigations, de caractériser ses difficultés, de poser des étiquettes… Nous étions bien avant 2005…

Ce n’est que plus tard lorsque l’abstraction ferait partie majoritaire des enseignements que les difficultés se présenteraient.

Rémi n’a su que tardivement. Savoir l’a aidé à mieux accepter sa différence mais je ne suis pas certain que cela n’ait pas engendré d’autres souffrances. Il a trouvé à faire sa place tout en assumant sa singularité. Il dessine des mangas, il est passionné et même spécialiste de culture japonaise. Il est un des rares anciens à continuer d’échanger avec moi. Il parle de ses difficultés avec une grande sincérité mais il aime la vie, a des projets, a fait sa place et garde de bons souvenirs de l’école. Il conserve en même temps une part secrète, presque mystérieuse.

Quand je regarde les petits Rémis d’aujourd’hui, je me demande si on a réellement toujours progressé avec nos dossiers, nos étiquettes, la médicalisation, les aides à la personne… Il a fallu trouver des réponses, ce n’était pas forcément simple mais grâce à Rémi dans la classe, je sais que nous avons pu souvent élucider ensemble des implicites qui n’étaient pas problématiques que pour lui.

Je crois aussi que ce qui nous a liés, c’est ce respect mutuel qui est né du fait de ne jamais l’avoir regardé au prisme de sa différence mais de sa personne toute entière. C’est à dire de n’avoir jamais cherché à le rendre « conforme », à le faire rentrer dans le moule mais à l’accueillir, à expliciter, à chercher avec lui les zones d’ombres, les secrets, les ambigüités de la langue, tout comme l’aider à déployer son potentiel.

Merci Rémi (enfin ce n’est pas ton prénom… mais oui, je parle bien de toi !)


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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