Paul, le petit garçon qui prenait son cahier à l’envers


Cahier

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6–9 minutes

Semaine de rentrée oblige, chaque jour un portrait d’enfant est proposé. Le prénom ou les éléments permettant d’identifier les personnes ont été modifiés mais chaque histoire est réelle même si elle est rangée côté fiction. Ces enfants je les ai rencontrés au cours de ma vie professionnelle. Voici Paul, le petit garçon qui prenait son cahier à l’envers.


La famille « oiseaux effarouchés »

Le directeur me l’avait demandé comme une faveur. L’année scolaire était commencée depuis un moment et j’avais déjà une classe chargée. Il m’avait donné peu d’éléments mais assez pour comprendre que c’était une situation délicate. J’aurais pu souligner que c’était souvent que l’on me confiait les situations délicates. Mais si ma collègue de la classe « parallèle » à la mienne était épargnée, il y avait des raisons qui tenaient surtout à la préservation des enfants concernés… « Voudriez-vous bien accueillir un nouvel élève ? «  J’acceptai.

« Je vous revaudrai ça » m’avait dit le directeur soulagé. Mais je ne voyais pas comment. Il me présenta les parents et l’enfant à peine la classe terminée. L’enfant s’était mis en retrait tel un oisillon apeuré. Ses parents étaient jeunes et me faisaient penser à un couple d’oiseaux inquiets battant des ailes. Ils semblaient désemparés, presque suppliants. Ils parlaient par bribes, se coupant la parole, lançant des allusions, comme dans le désarroi. Le contraste était saisissant entre leur mise qui témoignait de leur position sociale plutôt favorisée et leur timidité partagée, presque maladive. Ils ne voulaient surtout pas imposer l’enfant, espéraient que je pourrai comprendre, me remerciaient… Ils partirent soulagés toujours en battant des ailes, mais avaient manqué d’oublier l’enfant qui resté en retrait furetait dans la classe…

Le cahier à l’envers

À l’envers, à l’endroit, dans tous les sens…

La présence de petit Paul était fort discrète. Il se glissa dès le lendemain à la table désignée et reçut ses affaires. Il était venu presque sans rien. Son cartable, sa trousse mais pas de cahiers ni de livres de son ancienne école. Ma demande d’en savoir sur son passé scolaire semblait tant l’affoler que je n’insistai pas. Tout ce qui pouvait toucher à son ancienne école restait un sujet tabou. Je compris qu’il ne fallait pas évoquer le sujet. Il se recroquevillait presque. Il habitait le quartier mais aucun enfant ne semblait le connaitre. On aurait dit que sa mission était de ne déranger personne et les autres n’osaient pas entrer en contact avec lui non par indifférence ou méchanceté, mais par crainte de l’effrayer plus encore…

Il ne levait jamais la main, ne prenait pas la parole et ne répondait qu’à peine à mes questions. Le plus souvent, il fuyait mon regard et hochait à peine la tête.

Je me vois encore la première fois où je le fis venir pour corriger son cahier. Je cherchais ses écrits après la page de garde. Rien. Page blanche. Je l’avais pourtant vu écrire. Debout à côté de moi, il était presque en panique. Comme s’il s’attendait à ma colère,à une punition. Il fit une sorte de signe de la main comme pour me montrer le milieu du cahier. Intrigué, je tournai les pages et fini par découvrir son travail perdu entre les pages blanches, à l’envers. En fait, il avait écrit ses exercices en prenant une page au hasard et le cahier n’était pas dans le bon sens.

C’était d’autant plus étonnant que sans être parfaits ses exercices étaient réussis. C’était comme si la panique l’avait empêché de prendre le cahier dans le bon sens et de commencer par le début.

Malgré mes indications, cela se poursuivit. S’il prenait moins le cahier à l’envers – il avait une bonne latéralité et savait repérer la marge rouge à gauche – s’il écrivait bien les dates ou les consignes et réussissait plutôt correctement, il semblait incapable d’écrire dans son cahier en suivant l’ordre des pages.

Je compris qu’il aurait été idiot de le gronder. J’essayais de l’aider, placer des repères pour lui, des points, d’écrire la date… rien n’y faisait. Jusqu’au jour où je parvins à le faire rire et capter son regard pour la première fois en annonçant… « voici le moment où je dois deviner où tu as caché ton exercice dans le cahier, ne me dis rien surtout tu vas voir, je vais le trouver ! » « Ah! je savais bien ! » Ce rire cristallin de Paul fut comme une libération.

Je lui proposais le lendemain de prendre un nouveau cahier et d’essayer d’écrire dans le bon sens, dans l’ordre des pages. Je me souviens lui avoir fait un clin d’œil d’encouragement au moment où il prit le cahier. Et lui, prit sa respiration comme le plongeur qui va sauter dans l’eau, concentré avant de sauter. Et il réussit. Ce n’était certes pas un exploit pour un enfant de huit ans, mais soudainement, il nageait là où il fallait. Il ne se trompa plus jamais de sens.

Les fortifications

Quelques temps après, nous partîmes en classe de découverte. Deux semaines épuisantes et passionnantes où l’on se retrouvait à l’autre bout de la France pour explorer les châteaux cathares. J’aimais ces moments là, mais j’avais toujours la crainte qu’il arrive quelque chose à l’une ou l’autre, ne serai-ce qu’une écorchure…

Je me souviens de ce père qui ressemblait furieusement au maire de Champignac dans Spirou. Il m’avait pratiquement harcelé à propos de sa fille anorexique. Le gars était un fervent admirateur d’un grand leader d’extrême droite à l’époque peu en vogue, mais il avait donné à sa fille le même prénom que son mentor idéologique avait donné à la sienne. Je le découvris plus tard. J’avoue que j’avais peur qu’elle refuse de manger la nourriture collective et maigrisse encore, elle était fluette. En réalité, elle ne mangea jamais tant depuis qu’elle était née et si joyeusement… Je me souviens de cette histoire. Dans une classe, il n’y a jamais qu’une seule situation délicate…

Paul lui, avait pris sa place tranquille. Il avait emporté ses bouquins, n’ennuyait personne, personne ne l’ennuyait. Si je lui demandais comment il allait, il hochait la tête content et même confiant.

Le seul truc, c’était dans nos sorties. On aurait dit un satellite toujours en mouvement accéléré. Nous progressions avec le groupe, souvent accompagnés d’un guide, d’un intervenant pédagogique, lui suivait, mais toujours en nous tournant autour à vive allure comme s’il restait étranger à nos découvertes. Je le repris quand il sauta malgré lui au milieu d’une flaque boueuse. Le guide justement interrogeait à ce moment le groupe doctement à propos d’un mur de fortifications qui avait des secrets à révéler dans sa construction. Et je vis soudainement Paul, le pantalon crotté de boue, se dresser aux pieds du bonhomme et expliquer tout ce qu’il avait compris de ce mur bâti en plusieurs époques qu’il avait su distinguer. Son analyse était si fine et précise que le guide parut dépité : « Tu es déjà venu ici avec tes parents toi, tu connais l’histoire… »

Non, Paul n’était jamais venu. Paul était juste passionné. Il avait emporté des livres. Il avait compris. Il était capable d’analyser et comprendre tel un archéologue en herbe ce que les ruines de ces fortifications racontaient….

Au retour à Paris, l’enfant développa sa passion pour l’Histoire. J’appris que le week-end ou pendant les vacances, il emmenait ses parents faire les brocantes pour acheter des objets anciens, des bouts d’armure, des vieux casques…

Il y eut ce jour où il proposa un exposé sur un seigneur et un château qu’il avait étudiés. Un collégien n’aurait pas fait mieux. Mais nous étions au cours élémentaire et le plus intéressé, ce fut le maître. Paul donnait moult détails historiques, sortait des cartes, avait apporté une encyclopédie pour « prouver » ses dires. À cette époque, Internet n’existait pas, ou en tout cas n’était pas du tout popularisé. Outre les documents, ce qui m’avait surpris, c’était la soudaine assurance de sa voix. Lui qui d’ordinaire parlait par bribes… Sa passion le guidait, le révélait…

Qu’est-il devenu ?

Quand j’interrogeai des années plus tard des copains de sa classe qui me donnaient encore des nouvelles, il y avait eu des réponses gênées. Paul avait eu des soucis. Une histoire de drogue… mais on ne voulait pas dire de mal de lui. Paul semblait avoir disparu sans laisser de trace…

A-t-il été rattrapé par sa fragilité ou a-t-il pu trouver sa passion pour s’exprimer, se révéler ?

C’est drôle comment longtemps après on peut penser à une personne, à son mystère, à sa richesse…

Ce serait drôle qu’il tombe sur ce texte et malgré le changement de prénom, se reconnaisse…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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