Semaine de rentrée oblige, chaque jour un portrait d’enfant est proposé. Le prénom ou les éléments permettant d’identifier les personnes ont été modifiés mais chaque histoire est réelle même si elle est rangée côté fiction. Ces enfants, je les ai rencontrés au cours de ma vie professionnelle. Voici le pou de Sonia ou plutôt Sonia et son encombrant pou.
Présentations
Quand elle arriva dans la classe flanquée du directeur et d’une petite souris grise, madame la conseillère de monsieur le ministre, me fit savoir tout de suite qu’elle était la conseillère du ministre et qu’elle le voyait chaque jour. Elle comptait donc sur moi pour que les choses se passent bien, en tout cas mieux que la fois précédente -elle faisait allusion à une autre école- et ce d’autant plus qu’avec ses obligations professionnelles de haut niveau – la voix monta sur « haut niveau »- elle n’aurait absolument pas de temps à perdre – la voix monta sur absolument- pour les ajustements et espérait n’avoir jamais – ja! mais !- à évoquer l’état de l’enseignement de cette école auprès du ministre ou quelque chose comme ça.
Le directeur que j’avais connu plus vaillant et investi de son autorité, se confondait en courbettes et assurait que j’avais toute sa confiance et que nous ferions tout pour la réussite de l’enfant. On aurait dit Louis de Funès jouant les flagorneurs.
La conseillère claqua des talons, fit demi tour, oublia de me dire au revoir, le directeur courant ouvrir les portes devant elle, elle était si pressée, elle disparut.
C’est Sonia qui paraissait si gênée, petite souris dans son polo gris avec son col Claudine blanc et sa jupe plissée grise. J’aurai plus tard l’occasion de croiser ses deux frères, habillés dans le même gris, avec des pantalons aux plis marqués et des chemises blanches immaculées. Impeccablement coiffés. Sonia était toute transparente. Elle avait peur pour moi, peur de sa mère, peur de tout. Je fis de mon mieux pour la rassurer. C’était le jour de la rentrée mais je connaissais déjà une ou deux filles toujours allantes et accueillantes qui lui feraient place entre elles dans le plan de classe.
À la différence peut-être d’autres tentés de se venger sur le ou la môme, quand un parent m’était antipathique, et c’était franchement le cas, – je reste poli -, j’étais d’emblée acquis à la cause de l’enfant. Je ne pouvais pas imaginer que si la dame se montrait si vite épouvantable avec les adultes, elle devait l’être avec ses propres gamins. Elle l’était, même avec son mari. Je le vis lors d’une fête de fin d’année…
Et ça se passa très bien jusqu’à un certain jour…
Sonia avait repris des couleurs. Elle s’était trouvé des copines. Elle était sérieuse, forcément, appliquée et réussissait fort bien quand elle ne s’inquiétait pas bêtement pour des détails.
Je ne manquais pas de souligner ses réussites dans le cahier, sans trop en faire. C’est un peu comme si nous avions fait alliance pour que ça roule sans déranger jamais la conseillère.
Puis vint le jour terrible : je distribuais des feuilles pour un contrôle quand je le découvris.
J’en avais déjà croisé des costauds, des vifs, des sportifs, des hardis… mais celui là, je crois bien n’en avoir jamais vu d’aussi gros et gras. Il était accroché à la frange de Sonia, tenant en équilibre sur son front, on aurait dit qu’il voulait lire sa feuille pour lui souffler les réponses. Quelle bête !
Je faillis défaillir mais je restai digne, continuant ma distribution et lorgnant ostensiblement les têtes brunes et blondes où je ne décelai rien de particulier.
Dès la récréation je demandai à voir le directeur de toute urgence dans son bureau. Il comptait les petites pièces du paiement de la cantine qu’il assemblait patiemment dans des rouleaux. C’était à l’époque une des grandes et belles missions des directeurs des écoles de la ville de Paris, heureusement indemnisés conséquemment pour ce rôle de comptable. Comprenant que je n’avais pas l’habitude de le déranger pour des broutilles, il s’interrompit et chercha une solution dans un brainstorming improvisé dont il était capable notant les hypothèses et les conséquences sur son grand carnet à spirales.
Il me demanda si je pouvais demander rendez-vous à la dame et assurer le suivi de cette affaire délicate. Voyant mon hésitation, il se ressaisit et se souvint qu’il était le capitaine du bateau. Ce n’était pas pour rien qu’on lui avait décerné les palmes académiques dusse-t-il s’exposer aux foudres ministérielles. Allait-il écrire à la dame ? Non !
— Nous allons faire venir la dame des poux. C’est le service municipal, c’est officiel, nous ne serons pas impliqués.
Malin !
La dame des poux
Il y avait à l’époque – ne me dites pas que ce métier existe encore- pour les écoles de la Ville de Paris, un grand service municipal et chiraquien qui envoyait sur le terrain des dames dont le métier était précisément et exclusivement de venir examiner les têtes des petits parisiens pour y repérer à défaut de chasser les poux et les lentes. Tout au long de la journée, dans leur blouse bleue ou rose, parfois blanche ( y avait-il une hiérarchie dans le corps des inspectrices des têtes ? ), elles passaient de tête en tête, gantées de caoutchouc et l’œil vif, plus acéré qu’un aigle, guettant le pou, la lente et autres parasites… Il fallait défaire nattes et rubans. La dame proposait toujours à la maîtresse ou au maître un examen gratuit. Nous nous inquiétions en salle des maîtres de savoir si les gants ne risquaient pas d’aider à la contagion… La dame avait une sorte de carnet à souches. Elle restait discrète. Si des bestioles étaient repérées, elle n’avait pour autant pas le droit de soigner elle-même l’enfant. Mais le parent informé devait rendre compte à la municipalité et pouvait être frappé d’indignité, son enfant interdit de cantine, d’études ou d’ateliers…
Notre dame trouva ce qu’elle devait trouver et bien que discrète, la rumeur glissa aussi vite… que les poux sautaient de tête en tête. Les dieux de la Pédagogie ont toujours veillé à m’épargner. Mais je me suis souvent gratté d’inquiétude. Sonia heureusement n’était pas la seule à héberger ces charmants animaux.
— Comment ça des lampes dans la tête ?
Il fallut faire un peu de sciences pour expliquer et dédramatiser. Mais je ne fis pas immédiatement écouter le couplet d’Henri Dès :
Dans mon cou
Y'a des poux
Qui font la culbute
Dans mon cou
Y'a des poux
Qui font la culbute
J't'en donne pas
J't'en donne pas
Pas pour toi
Pas pour toi
Mais quand on sera copains
T'auras tout
T'auras tout
Presque tout
Presque tout
Sonia se doutait bien que sa mère allait réagir. Je la rassurai en lui promettant qu'elle ne risquait rien pour sa tête mais qu'en revanche les poux feraient bien de se sauver.
C’est impossible !
Heureusement que j’étais arrivé tôt dans la classe ce matin là avant les élèves. Je l’entendis vociférer depuis le bout du couloir claquant les portes coupe-feu. Madame la conseillère, s’étant exonérée du passage par la case directeur, déboula dans la classe comme une furie, Sonia toute intimidée derrière serrant son cartable contre sa poitrine.
C’était impossible ! Il n’était simplement pas envisageable que l’enfant soit infestée et il était scandaleux de ma part de laisser une enfant stigmatisée, désignée à la risée de ses camarades.
On en était quasiment au niveau de l’erreur judiciaire et la dame menaçante pointait son index vers moi.
Je ne sais pas ce que je répondis, poliment, mais face à mon incompétence elle se souvint du directeur et disparut avec la même élégance qu’à son arrivée.
Alors j’ai osé. J’ai osé rassurer Sonia qui claquait des dents en lui confiant :
— Imagine, si ton pou a fait des petits et si l’un deux saute sur sa tête, comme ça, sans prévenir, discrètement… Ta maman nous a dit qu’elle voyait souvent le ministre… Imagine qu’elle se penche sur le bureau du ministre, que pourrait faire ton pou ? Le ministre fréquente le conseil des ministres. Et qu’avons-nous dit lors de la leçon d’éducation civique ? Qui assiste au conseil des ministres ? Oui Sonia, tu peux être fière ! Ton pou sera peut-être bientôt à la tête de l’État ! Oui, au sommet de l’État ! Il ira en voyage officiel, peut-être même en Amérique ! Tu regarderas bien les informations à la télévision, si tu ne vois pas un ministre ou le Président se gratter la tête.
Complices
Le directeur était parvenu à ramener la conseillère à la raison et promit la plus haute discrétion du genre secret défense. Sonia fut traitée, elle vint quelques jours portant un étrange turban sur la tête. Çà lui donnait un côté Alice Sapritch en plus joli. Mais ça je le gardais pour moi.
Comme d’autres enfants de la classe partageaient le même problème, personne ne s’en formalisait. Ça sentait le vinaigre et la Marie-Rose dans la classe ce qui me piquait le nez.
Un soir, juste avant de sortir, Sonia s’approcha de moi, elle d’habitude si discrète :
— Maître, j’ai regardé la télévision ! Vous savez le soir, quand le Président répondait aux questions des journalistes. Je n’ai rien compris, mais j’ai bien vu. Il s’est gratté la tête. Deux fois !

Un mot en retour ?