Comment la chanson m’a conduit aux poètes


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4–6 minutes

Comme une présence naturelle tout au long de ma vie, la chanson m’a toujours accompagné. Je vois aussi comment la chanson m’a conduit aux poètes. Tout poème ne se chante pas. Tout texte « musical » n’est pas poème. Toute chanson n’est pas poétique. Mais des interprètes, souvent autrices ou auteurs eux-mêmes m’ont conduit aux poètes et je leur suis redevable. Je me demande aujourd’hui si cette pratique, « chanter les poètes » n’est cependant pas devenue ultra-minoritaire…

De Brassens à Lamartine

La pensée des morts de Lamartine, chantée par Brassens, vaut toutes les explications de texte. Il n’en rajoute pas et sait avec un équilibre parfait délivrer le meilleur du poème. Brassens reste derrière le texte, marque les syllabes. Si je le cite en premier, c’est que je reçus cette chanson alors que j’étais petit enfant… et je m’identifiais bien à « l’enfant des chaumières ».

Quand il reprend Il n’y a pas d’amour heureux il rend célèbre le texte d’Aragon mais en se privant du dernier vers, il en transforme le sens profond… Brassens rappelle ainsi l’équilibre délicat qui fait qu’un poème peut ou pas devenir chanson…

Ferré, Martin, Bernard, Bertin…

L’interprétation sublime que Jacques Bertin donne du poème de Nazim Hikmet, sur une musique d’André Grassi, « Le chant des hommes« , je l’ai tellement écoutée. Ici aussi, la musique et le texte se sont parfaitement rencontrés pour une chanson brève, peut-être ma préférée…

Bien sûr je dois à Ferré non seulement d’avoir pu rencontrer Rimbaud mais surtout Baudelaire. Adolescent, j’étais mal à l’aise avec ce que je ressentais comme une sorte de cynisme, une noirceur chez Baudelaire. Mais là aussi Ferré sut trouver la musique et l’interprétation.

Je dois à Hélène Martin la rencontre de Genet, ou celle de la trop peu connue Lucienne Desnoues. Cet album est tout en délicatesse et chaleur. Hélène Martin n’a évidemment pas eu la renommée qu’elle aurait mérité. Peut-être parce que trop indépendante et féministe ?

Je veux aussi citer Michèle Bernard. Toujours présente. Ses mises en musique et interprétations de René Guy Cadou sont comme autant de perles.

J’aurais pu ajouter la générosité de Colette Magny interprétant par exemple Hugo.

Certes la poésie d’aujourd’hui a souvent évolué dans des formes qui la rendent moins aisée à chanter ou dire, pourtant j’ai le sentiment de moins voir les chanteurs, chanteuses autrices, auteurs… reprendre le florilège des poètes pour nous les faire connaître. J’ai entendu quelques reprises pas toujours heureuses. Je ne sais si c’est juste affaire de mode, de commerce, d’époque… ou si c’est simplement que nombre de voix originales restent condamnées aujourd’hui à chanter dans l’ombre. Je ne veux pas faire mon regretteux. Je sais ce que je dois en tout cas à ces figures tutélaires qui me guidèrent vers les poètes et par là-même, indubitablement, ont changé le cours de ma vie, l’ont rendue supportable aussi. Je crois que c’est Guillevic qui disait que l’un des buts de la poésie était de rendre la vie supportable.

Les chanteurs poètes

Populaire, Trenet sut pourtant nous donner des poèmes-chansons puissants et parfois surréalistes. Higelin offrit nombre de chansons poèmes tout comme Hubert-Félix Thiéfaine. Julos Beaucarne écrivit nombre de chansons poèmes, ciselées avec grâce. Je pense aussi à Félix Leclerc dont les chansons souvent sont à mi-chemin entre le poème et le conte à la manière des chansons traditionnelles.

Parfois certaines voix connues ont un peu caché leur talent de poète, la force de leurs textes sous une mélodie, une orchestration envahissante… Il faut aller voir le texte nu.

Lire les paroles

Les grands albums trente-trois tours permettaient une lecture aisée des textes. Ce fut plus difficile quand les formats se réduisirent jusqu’à ce que le numérique rende la musique virtuelle.

Catastrophe aujourd’hui de ces sous-titres automatisés – sur des bandes vidéos- qui martyrisent le texte. Ce n’est pas qu’une question d’orthographe, mais de sens souvent.

Pour m’approprier vraiment le poème, j’ai toujours eu besoin d’avoir le livre, de pouvoir le lire, le regarder dans sa forme, l’explorer non pas tant pour l’analyser mais plutôt m’en imprégner.

Les poèmes ont souvent été mes prières. Non pas des prières adressées à Dieu mais à la joie de trouver en moi l’expression de sentiments révélés par d’autres.

C’est cela la force du poème. Sa capacité à nous révéler à nous même en ouvrant des fenêtres parfois inattendues. Le poème c’est le risque en un vers, un mot parfois de toucher l’éternité. Risque parce qu’on pense l’avoir trouvée, on pourrait vouloir s’en vanter, alors que c’était juste nos yeux éblouis par la lumière trop puissante du soleil.


Adolescent, mes copains trouvaient que j’avais des goûts bizarres. Ils écoutaient des trucs en anglais dont personne ne comprenait les paroles ou pire encore des variétés saccadées qui n’étaient pas seulement des produits commerciaux mais que je considérais à l’époque avec effarement comme des tueuses de poésie et de différence. Je ne me reconnaissais que rarement dans ces chansons idiotes qui racontaient des histoires qui ne me concernaient pas.

C’est bien plus tard que je découvrirai que des gens étranges partageaient les mêmes goûts bizarres… et que nous resterions assignés cependant dans cette marge contenue. Il faudrait alors tout au long de ma vie, assumer cette singularité de plus…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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