Revendiquer une rentrée douce, c’est souligner qu’elle peut vite être dure. Les empêcheurs de bien nous retrouver et de nous mettre en action sont nombreux. Parfois nous alourdissons notre propre barque. Le tempo soutenu qui imposé nuit à notre action. Nous savons que ce qui est bénéfique passe par notre capacité à nous plonger dans le présent pour mieux nous projeter, bien faire ce que l’on doit avec calme, résolution, une sorte de force tranquille où l’on se fait confiance, on se respecte et s’affirme sans s’opposer.
Les empêcheurs de penser et d’agir
La société médiatique fonctionne au buzz, au stress et à la succession d’informations qui font assez « scandale » ou de bruit pour nous effrayer, ajouter de l’incertitude et nuire à notre capacité de nous projeter rationnellement y compris par l’action collective.
Le pouvoir politique qui ne tient qu’à un fil a bien compris comment il pouvait utiliser cette approche pour se maintenir. Chaque matin après un « scandale », il invente une nouvelle loi pour nous contenir au lieu de chercher les causes du problème.
Je me réfère à l’actualité de cette rentrée 2025. Deux exemples très forts :
- quand le premier ministre décide de jeter un pavé dans la mare avec son projet de vote de confiance, il le fait précisément à la rentrée (alors qu’il aurait pu bien avant) non seulement parce qu’il sait qu’un mouvement social est en préparation et pour tenter de le contrer, mais aussi parce qu’en perturbant la rentrée moment fédérateur qui reste un des derniers temps de retrouvailles, il veut créer un choc dans nos esprits en voulant nous imposer sa façon de penser dans une forme de chantage. La manipulation toxique est grossière mais peu lui importe. Il ne cherche pas l’efficacité. Au delà de la question politique en tant que telle, son but est de nous empêcher d’être à ce que nous faisons pour mieux nous asservir. Quitte à cliver, à se victimiser demain, travestir la vérité, il agite le chiffon rouge pour qu’au sentiment de peur nous répondions par une demande plus forte d’un pouvoir autoritaire. Nul doute que ça marche, car je vois qu’en arrière plan de mes propres projets, il y a cette musique d’incertitude ne serait-ce que sur les conditions de vie, la pression fiscale etc.
- quand la ministre de l’Éducation à deux jours de la rentrée, veut engager les chefs d’établissement dans la révision des dispositifs d’évaluation du baccalauréat, là aussi, au lieu de proposer un travail concerté, associant les partenaires, le but est de perturber la rentrée autour de cette question afin d’éviter de focaliser les médias sur d’autres difficultés ou urgences autrement criantes comme le besoin d’un professeur devant chaque classe. Cette personne qui a avoué elle même ne rien connaitre au système éducatif, n’est pas là pour faire progresser mais empêcher notamment l’autonomie des enseignants dans les réponses à apporter aux difficultés des élèves.
Ces deux exemples pris dans l’actualité, chacun pourra les décliner selon son contexte. C’est le chef de service qui a soudain une « idée géniale », c’est un « changement pour changer », en réalité une affaire de pouvoir, de domination.
Je me souviens d’un collègue qui me disait que pour lui son travail consistait « à ne pas empêcher les gens de travailler ». Une grande part de nos difficultés vient de cela. Combien de fois, y compris dans mon métier, j’ai dû répondre dans l’urgence à des projets géniaux tombés du ciel…
Dans de nombreux contextes, il est difficile de s’opposer. Certains changements pourraient avoir du sens, être légitimes à la condition qu’ils soient travaillés dans le temps, la réflexion, en se donnant la possibilité de se former, travailler collectivement etc. C’est parlant à l’école, dans le monde de la santé ou de l’entreprise.
Le conflit peut aller jusqu’à nous frustrer de ne pouvoir agir en autonomie, de nous ôter la possibilité de nous engager dans ce qui nous motivait et qui était légitimé par une expérience concrète, l’envie de cheminer et partager…
J’ai toujours été un fonctionnaire loyal. Mais peu à peu, j’ai appris à ne pas en rajouter. Pas de zèle surtout quand je savais que quelques mois plus tard le projet serait oublié, remplacé par un autre… Inutile d’aller s’épuiser quand je découvrais que l’administration allait si besoin truquer les résultats que nous remontions loyalement pour répondre à ses propres visées. Après, si je pouvais m’emparer d’un projet localement pour le partager et lui donner une interprétation créative… oui…
Une première forme de résistance est d’identifier ces empêcheurs de penser et d’agir. Non pas en refusant d’évoluer, de se remettre en question, se former… mais au contraire en questionnant, en demandant des éléments objectifs sourcés etc. Il faut ensuite me semble-t-il se relier à sa communauté professionnelle, au groupe concerné. Mettre des mots sur le problème et sa perception permet de comprendre que souvent notre ressenti est partagé. Et qu’il n’est pas interdit d’agir collectivement quand la coupe est pleine ou même avant !
Et puis, il faut aussi nous affirmer tranquillement : là dans notre professionnalité, ailleurs dans notre légitimité d’acteur…
Ne pas s’empêcher soi
Il arrive qu’on s’empêche volontairement ou involontairement. On se rajoute du stress, on charge trop sa propre barque. Nous nous mettons souvent de façon absurde en compétition avec nous même.
Notre souci d’excellence, notre besoin de perfection… peuvent finir par poser problème notamment si nous nous imposons un tempo impossible à tenir.
On trouvera facilement la référence : il est avéré que les musiciens accélèrent l’interprétation de la musique classique et que c’est mesurable ces dernières décennies. On attend d’un romancier qu’il écrive un roman par an. Nous exigeons d’être livrés le lendemain d’une commande. Il faut qu’Internet ou la téléphonie mobile soient de plus en plus rapides. Comme le buzz évoqué plus haut, influencés par la société de l’information, il faudrait produire vite et fort, obtenir de la reconnaissance par le biais des réseaux etc. Il faut de la vitesse, du chiffre, des résultats !
J’ai souvent évoqué ici le fait que néo-retraité j’ai réussi à me mettre en burn-out en m’imposant un agenda de fou qui faisait que je n’avais plus une minute à moi. J’ai failli tomber dans le piège cet été en m’imposant un agenda culturel qui m’a conduit à saturation…
En ne nous ménageant pas, en accélérant, en pensant trop au but et pas assez au chemin, nous nous compliquons la vie.
L’idée de martyr ou que l’on doive souffrir pour mériter récompense, est une idée fort répandue mais absurde et les grands patrons qui ont le temps de jouer au golf l’ont bien compris ! La méritocratie c’est plutôt la méritocrasseuse où l’on demandera plus d’efforts à certains, quitte à renoncer à leurs valeurs, pour entrer dans le cercle restreint du pouvoir. J’y reviens, mais la dimension sociale ne doit pas nous échapper. Je le dis d’autant plus volontiers qu’elle est sciemment évacuée de la plupart des sites de développement personnel qui laisseraient croire que tout vient de l’individu.
Être autonome, responsable, c’est ne pas oublier les autres et ne pas s’oublier soi, non dans une logique égoïste mais en termes de valeurs et de respect.
J’en reviens toujours à ma boussole : apprendre, créer, partager, prendre soin.
Agir, être à son présent
Pour pouvoir agir, je ne laisse pas les perturbateurs extérieurs prendre la main. Il est nuisible de vivre au rythme des flux de l’information, des notifications des applications et réseaux sociaux et des injonctions diverses.
Il y a une sorte de reconquête de notre temps et de nos activités à mener. Ça ne veut pas dire se couper mais décider.
Ce que j’ai à faire, je veux pouvoir me centrer dessus. Je veux à la fois choisir le plus possible ce que je fais, notamment de mon temps personnel, c’est à dire agir en conscience, je veux pouvoir prendre le temps que ça prendra pour bien faire en fonction de mes valeurs.
La question de l’éthique est présente. Dans ce que je fais, je dois pouvoir être présent…
Il y a un exemple parlant pour tous les enseignants : celui de la préparation de la classe. On écrit ses objectifs, les étapes pour y parvenir, le scénario… mais ce qui va se passer en classe de plus important n’est pas forcément prévu. Si l’on veut juste dérouler le scénario sans écouter, regarder, être présent aux acteurs que ce sont les élèves… alors, on ne va pas prendre en compte le but qui est non pas de parvenir à la fin du scénario prévu mais de les faire progresser tous. Il faut savoir être présent pour réguler.
Hier, j’ai adapté la promenade de mon vieux chien trop fatigué pour tenir le tempo prévu. Il fallait que je sois attentif au chemin, à ses réactions et non au but prévu. Ce qui comptait c’est qu’il soit heureux de la balade, pas épuisé !
Il faudra revenir demain sur l’idée de « flow ». On n’est pas dans le flow pour tout. C’est presque un état supérieur et jubilatoire à la fois où l’on trouve la récompense à notre action centrée sur un projet… C’est un enthousiasme positif parce qu’il nous révèle à nous même dans le meilleur de nous même.
Réussir sa rentrée, c’est réunir les conditions pour trouver l’état de flow, l’inspiration. C’est se savoir digne de son action, légitime à prendre sa place dans le paysage et y apporter sa touche.
C’est s’engager dans tous les sens du terme, c’est à dire penser son action scolaire ou professionnelle en se reliant à ce que l’on fait sans oublier les autres. Et c’est ça qui est chouette !


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