Une vieille publicité disait : « nous n’avons pas les mêmes valeurs ». Elle associait au goût prétendument fin d’une boite de rillettes, plat initialement populaire, l’image d’une personne aristocratique étendue sur son canapé de luxe, heureusement aussitôt moquée avec humour pour souligner que la valeur d’une personne est sans rapport avec la classe sociale à laquelle elle appartient mais peut être à sa capacité à identifier ce qui est « vraiment bon ».
Voilà une publicité qui valorisait l’hédonisme en montrant que le plaisir peut se tirer de choses apparemment simples.
Où se trouve le mérite ?
On est très vite confronté à une question de morale, de jugement quand on parle de valeurs.
Or « avoir des valeurs » ne rend pas plus méritant. Ce qui compte c’est de pouvoir les incarner avec sincérité et courage. Les dimensions affectives et culturelles peuvent vite nous envahir.
Se référer de façon trop fermée à des valeurs, peut empêcher de penser.
Comme en amour, seules les preuves comptent et les valeurs doivent pouvoir être traduites en actes, référées au réel.
Où l’on voit que le courage d’assumer ses actes est certainement ce qui sera le trait commun de personnes prétendant « avoir des valeurs » et que pour cela, il faut de l’honnêteté, ne pas se mentir, ne pas mentir.
Il ne faut pas avoir peur des paradoxes : avoir des valeurs suppose d’inscrire son action dans la constance, une forme de continuité, de la détermination mais aussi de s’émanciper de représentations qui peuvent nous empêcher d’évoluer.
Réforme et contre-réforme
Que l’on veuille changer le monde ou l’empêcher de changer, on se réfère à des valeurs.
Difficile de prétendre à l’universalité absolue des valeurs dès lors qu’on ne reconnaît pas l’humain en chacune et chacun de nous, c’est-à-dire tout ce qu’il peut y avoir de commun à l’espèce, tout en n’acceptant pas la possibilité d’une singularité, c’est-à-dire celle de penser et créer sa propre vie.
Mais ma formulation est déjà révolutionnaire et source de conflits. Si je considère que l’individu a le droit à l’autonomie, jusqu’où peut-il s’imaginer contre sa propre nature, sa propre culture, son éducation ?
Interroger ce que je fais pour choisir
Si j’agis par réflexe, mû aussi bien par les traditions, l’habitus, mes pulsions, je prends le risque de perdre le sens de ce que je fais.
Avant de m’engager vers une destination, je fais l’hypothèse que je choisis le bon chemin et le bon moyen de transport. Mais je devrai peut-être modifier mon trajet en cours de route en fonction d’obstacles externes ou internes.
Avant de voter pour tel ou tel candidat, je fais l’hypothèse soit de comprendre ses valeurs et de m’y retrouver, quitte à élaborer un choix stratégique : ce candidat n’incarne pas mes valeurs, mais il me permet d’écarter un autre dont les valeurs sont plus fondamentalement encore contraires aux miennes.
Valeurs partagées
Je dois interroger ce que je partage avec les autres pour définir ce qui nous est commun et ce qui nous différencie.
La famille n’est pas une valeur en soi à mes yeux. Comme le dit la chanson, « on ne choisit pas ses parents ». En revanche on peut choisir de tisser des liens avec tel ou telle personne qu’on partage ou non avec elle un patrimoine génétique. Si je conçois que les parents ont des devoirs envers leurs enfants, je ne me retrouve pas dans l’inverse puisque les seconds n’ont rien demandé. Cela ne veut pas dire qu’ils devraient leur manquer de respect dès lors qu’ils sont respectés (et même s’ils ne le sont pas d’ailleurs), mais ils doivent avoir le droit absolu de choisir leur propre destin, y compris de partir par respect pour elles ou eux-mêmes justement.
La patrie n’est pas une valeur en soi à mes yeux. J’y suis né là aussi par hasard et je n’éprouverai jamais aucune aversion pour aucun peuple, ni aucune nation tout en étant attaché à la liberté. Je me sens citoyen de la terre, ce qui suppose à la fois de respecter la diversité du vivant et de défendre d’une certaine façon son unité.
Le travail n’est pas une valeur à mes yeux. En revanche pouvoir créer et partager, contribuer au bien commun et structurer la société par les apports équilibrés et partagés compte pour moi. Je ne reconnais aucune hiérarchie entre les individus, autre que fonctionnelle, ponctuelle et révocable.
Et l’on voit que des valeurs tendent vitre à se définir « contre ».
Apprendre, créer, partager, prendre soin
Et je reviens sans cesse à cette boussole dynamique qui aujourd’hui encore me guide.

Apprendre pour comprendre, chercher la rationalité sans sombrer dans le scientisme.
Créer pour donner du sens à ma vie et assumer ma singularité, pour m’affirmer sans m’opposer.
Partager pour prendre ma place en coopérant, en transmettant ce que j’ai reçu.
Prendre soin de moi comme d’autrui pour donner corps à l’idée de dignité, de respect et de solidarité.
Avoir des valeurs, c’est pour moi pouvoir me référer à une panoplie d’outils au service d’une démarche me permettant de donner du sens à ce que je fais. Ce n’est pas aller chercher des validations externes de mes propres actes, mais c’est pouvoir penser mes choix en étant conscient de mes limites. Je crois m’émanciper, peut-être n’est-ce qu’une étape d’une représentation à une autre. C’est à tout le moins, agir sur ma propre existence, pouvoir m’engager et refuser.

Un mot en retour ?