La dignité humaine est-elle soluble dans le numérique ?


un ciel mystique

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3–5 minutes

En les voyant pour la première fois, je n’ai pas réagi. C’est leur répétition qui a déclenché ce que je pourrais appeler mon « signal d’alarme éthique ». On montre des images d’une personne mourante ou morte. Elles sont diffusées publiquement à des fins démonstratives, sans son consentement ( on s’en doute) sans celui de ses proches, dans un contexte de polémique. Chaque camp cherche à imposer son récit. Ce type de séquences se voit de plus en plus, notamment sur les réseaux sociaux. Elles circulent sous couvert de vérité, de justice, de mémoire. Elles soulèvent pourtant une question : a-t-on le droit de diffuser ainsi l’image d’un mort ? Et cette question change-t-elle de nature selon que le défunt était victime, témoin, ou auteur présumé d’actes répréhensibles ?


Le mort est-il sujet ou objet ?

Si dans l’esprit de Kant et d’autres, je considère que tout humain est porteur d’une dignité intrinsèque et non un moyen au service d’une cause, même si cela peut m’obliger à penser contre moi, contre mon premier réflexe, je dois m’arrêter sur ce qu’il se passe.

Lorsqu’on diffuse l’image d’un mort y compris pour « rétablir la vérité » ou « rendre justice », on instrumentalise sa mort. Le corps, le visage, les derniers instants d’une existence deviennent des preuves. On se fait « justicier », on prend à partie la place publique. À ce moment là, la personne cesse d’être une personne : elle devient un symbole.

Outre l’impossibilité pour la personne montrée de s’exprimer de façon contradictoire, on vient ajouter de la douleur à la douleur de ses proches dont un peu d’empathie peut laisser imaginer ce qu’elles et ils doivent ressentir.

D’un point de vue éthique, on franchit une ligne.

La culpabilité efface-t-elle la dignité ?

Lorsque le défunt est présenté comme fautif, voire comme un délinquant, nous aurions tendance à dire qu’après tout sa mort ne serait que la conséquence logique d’actes condamnables, et que la dignité n’est pas due à qui ne l’a pas méritée.

Chacun trouvera de nombreux exemples qu’il s’agisse de cas de délits de fuite, de bagarres « politiques », de meurtres commis par la mafia…

Ce « bon sens » mérite d’être questionné, d’autant plus dans un pays où la peine de mort est censée être abolie.

La dignité humaine n’est pas une récompense. Elle ne se mérite pas, ne se perd pas, ne se retire pas. Le pire des hommes restera un homme. Elle est inhérente à la condition humaine.

« Ce qui est sacré, loin d’être la personne, c’est ce qui, dans un être humain, est impersonnel. » disait Simone Weil.

Un crime ne transforme pas un homme en chose. La mort pas plus.

Dans une démocratie, même imparfaite, la Justice a pour rôle de séparer la sanction de la vengeance, la vérité des faits de l’exposition publique du corps.

L’image n’est pas la vérité

C’est d’autant plus vrai à l’heure où l’image se manipule, se transforme, s’accompagne de commentaires… Elle est un élément. Seulement. Associée à un récit militant, y compris un récit qui « irait dans notre sens », « confirmerait notre opinion », elle est là pour orienter avant d’informer. La même séquence pourra d’ailleurs être présentée avec deux versions diamétralement opposées.

La preuve n’exige pas l’exhibition. On peut défendre une vérité sans exposer la personne juste avant sa mort ou décédée.

Ce que la mort égalise

Le droit pénal français repose sur un principe clair : l’action publique s’éteint par le décès de la personne poursuivie. Parfois il nous en coûte de l’accepter notamment quand des victimes potentielles n’obtiendront jamais réparation.

Les actes ne s’effacent pas, ils appellent réponse et la société a des choses à en dire notamment du point de vue de la mémoire collective. On peut condamner les actes d’un homme. On n’ira pas se livrer à des scènes de vengeance sur son cadavre en pleine place publique, on ne le chosifiera pas même pour prétendre rétablir une vérité sur laquelle lui ne pourra s’exprimer.

Les grandes traditions, qu’elles soient religieuses ou laïques, ont presque toutes reconnu cette frontière. On peut condamner un homme. On n’expose pas son cadavre sur la place publique.

Diffuser l’image d’un mort ou d’un homme juste avant sa mort sur les réseaux sociaux, c’est, symboliquement, faire exactement cela.

Une image ne prouve pas une causalité médicale. Elle ne remplace ni une autopsie, ni un rapport médical, ni une expertise judiciaire.

Il existe de nombreux crimes dont l’effet n’est pas immédiat.

Si on diffuse publiquement cette image dans un contexte de polémique politique, c’est lui assigner une fonction de plaidoirie, pas de preuve. C’est un élément qu’on peut porter à la connaissance du public mais les images ne concernent alors que la Justice qui devra mettre en œuvre les moyens de l’interpréter. Nous devons accepter par respect pour nous-mêmes de ne pas détenir d’expertise en la matière et refuser de nous précipiter.

Mon propos témoigne plus d’une inquiétude que d’un jugement. L’humanisme ne se négocie pas plus que l’exigence éthique même s’il doit intégrer la complexité et les souffrances des unes et des autres.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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