La deux chevaux bleue


2cv - maquette -

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4–6 minutes

Je ne suis pas un collectionneur. Une auto peut-elle être un objet poétique ? J’ai donc à la maison une maquette de deux chevaux bleue sans valeur particulière à laquelle il manque un phare. Je l’ajoute aux objets bizarres déjà présentés ici : le petit marteau, le tableau de Luis, la caméra de Papé.

Elle est garée au rayon bandes-dessinées

Aujourd’hui, elle staionne du côté des bandes dessinées. J’ai des bouts d’enfance qui traînent.

Quand j’étais petit, avec mon argent de poche, j’avais le droit de temps à autre, d’aller à la librairie- papeterie du coin, celle où j’achetais mon journal Spirou chaque jeudi et dans la vitrine, je choisissais une petite voiture. C’était des Matchbox.

Vers neuf ans, je devais bien en avoir 100 ou 150.

À Pontoise, avec François mon ami d’enfance, nous allions jouer dans l’immense tas de sable qu’il avait chez lui dans son jardin. On pouvait tracer des routes, placer des éléments. Nous nous inventions des histoires. Je me souviens que je prenais le break pour aller faire des courses, la jeep jaune pour les balades et la voiture de sport, un coupé bleu violet pour aller au travail. Les portes s’ouvraient. On racontait tout à haute voix. On pourrait se moquer de constater où je me situais socialement dans mes rêves ! Ma mère roulait en 4L. Il y avait un peu de non dit dans cette histoire quand on jouait, mais je crois bien qu’avec François, nous habitions ensemble un peu comme Spirou et Fantasio.

Je m’étonne qu’aucun mouvement réactionnaire n’ait demandé de brûler ces bandes dessinées qui affichent ouvertement des couples de garçons vivant ensemble : Spirou et Fantasio, Astérix et Obélix, et Tintin qui fréquente son bear de capitaine Haddock sans compter Dupond et Dupont qui ne sont pas des jumeaux… Blake et Mortimer ne sont pas si clairs.

Bon, mais on jouait merveilleusement en toute innocence.

Je me souviens bien plus tard avoir surpris deux de mes oncles adultes jouer avec mes autos sur le tapis de ma chambre ! Non, rien de scabreux non plus mais ça m’avait interloqué de voir des grandes personnes qui possédaient d’ailleurs une « vraie auto », capables de jouer « sérieusement » avec des petites voitures.

Mais il est arrivé un truc terrible à ma collection de petites voitures. À l’orée de l’adolescence, ma sœur l’offrit en douce à son chéri de l’époque. Comme ayant grandi je ne jouais plus avec que par brefs épisodes régressifs, je n’avais rien vu. J’en ai énormément voulu à ma sœur. J’y tenais à cette collection, pour tout ce qu’elle évoquait de jeux.

Mais plus tard je compris aussi que sa disparition marquait symboliquement l’abandon de l’enfance et l’entrée dans l’adolescence.

Dix huit ans, la deux chevaux.

Ayant réussi mon concours d’entrée à l’école normale d’instituteurs alors que je n’avais que dix-sept ans, je dus ensuite préparer le permis de conduire. Je vivais en Haute-Provence et les lignes de bus n’étaient pas nombreuses. Pour aller sur les lieux de stage, il me fallait une auto obligatoirement.

Quand j’ai obtenu mon bac, mon père, probablement pour rattraper la lettre d’insultes de 8 pages qu’il m’avait envoyée « parce que je n’aurais jamais mon bac si je continuais à faire du théâtre » m’offrit comme ultime cadeau la somme de trois mille francs. C’était pas mal à l’époque. La somme me permit de m’offrir une deux chevaux neuve à crédit.

C’était au début des années 80. Le garagiste était un peu étonné de mon choix. on « faisait mieux » . Elle avait trois chevaux en réalité. Elle vrombissait joliment. Elle était décapotable. Je pouvais enlever la banquette arrière pour pique niquer.

C’est avec elle que je suis parti m’évader pour la première fois dans les Cévennes, avec elle que je suis allé retrouver la belle Nathalie à Paris, avec elle que je suis allé dans mes premières écoles quand j’étais jeune remplaçant.

Puis je l’ai vendue, bêtement même si elle freinait tout de même très mal et s’il était impossible d’entendre la radio, même si la fenêtre me tombait régulièrement sur le bras…

Je me souviens soudainement que l’une des premières voitures sur lesquelles j’ai appris à conduire était la deux chevaux bleue de ma tante infirmière. Avec un embrayage semi-automatique. J’avais le droit de m’entraîner avec elle quand j’étais ado en échange de son nettoyage. Et c’est vrai qu’il y avait à nettoyer.

On dit que lorsque tu sais conduire une deux chevaux tu peux tout conduire. Mon oncle d’Amérique adorait cette petite voiture qu’il trouvait « sportive ».

La miniature

Alors aujourd’hui elle est en miniature sur l’étagère. Je n’ai pas de vénération pour mon auto actuelle. À Paris j’avais vendu ma bagnole, mais ici, impossible de s’en passer. Utilitaire et indispensable.

La miniature a perdu un phare, elle est un peu dérisoire, juste un objet pour accrocher des bouts de mémoire . Quelque chose me revient de son odeur d’essence et d’huile, du contact de ses tissus bleus synthétiques, à rayures, ils crissaient sous le doigt, de la capote qu’il fallait rouler et attacher avec soin. C’était une voiture pleine de sensations que la maquette ne peut restituer. La boule du levier de vitesse, le chant particulier du moteur. Surtout la maquette n’a pas su reproduire la suspension incroyable de la voiture qui passait partout.

Je prétends souvent vouloir m’alléger, savoir l’impermanence des choses… mais j’aurais peut-être encore des difficultés à me séparer de cet objet. Je la vois, je la touche rarement. Les gens de passage le font, s’en amusent et me regardent étonnés.

Si ça se trouve tout à l’heure, je vais aller chercher quelques unes des petites voitures pour jouer sur le tapis comme je le faisais petit…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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5 réponses à « La deux chevaux bleue »

  1. Avatar de sonneur

    @vbreton La mienne était verte…

    1. Avatar de Vincent Breton

      😀 et j’en ai connu, plus anciennes de superbes jaunes !

  2. Avatar de Francis
    Francis

    Ces textes sur les objets poétiques sont très inspirants

    1. Avatar de Vincent Breton

      merci, c’est une façon de « replonger » dans tout ce qu’un objet peut receler d’histoires, cela m’étonne moi-même de voir tout ce que cela réactive…

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